Dan Franck. Roman Nègre. Grasset. 311 p.

Dan Franck écrit comme un chef, c'est bien connu. Il y a déjà son œuvre propre, non négligeable, avec ce grand succès qu'a été La Séparation en 1991 (Prix Renaudot), une bonne vingtaine d'ouvrages en tout, parmi lesquels, par exemple, Bohèmes, Les Aventuriers de l'Art moderne, un des meilleurs livres de vulgarisation intelligente sur les peintres du premier tiers du XXe siècle. Et puis 62 (!) livres écrits pour d'autres, par définition impossibles à citer, sauf Le Roman d'une victoire, paru en 1999 chez Laffont, cosigné Zinédine Zidane et Dan Franck, absent de la bibliographie pourtant quasi complète publiée dans Roman Nègre, bien que ledit roman évoque, entre autres personnages, un certain Z qui est de toute évidence Zidane lui-même.

Le nègre ne se déplaît pas dans l'ombre, mais Dan Franck – il n'écrit plus pour les autres, dit-il – marque une limite au-delà de laquelle «l'auteur» devient un vrai tricheur, comme ce magistrat n'ayant pas produit personnellement une seule ligne de «son» livre et se pâmant devant les caméras, étouffant des sanglots: «J'ai écrit avec mon sang […]. Quinze heures par jour face à moi-même dans la solitude de la page blanche…».

En tant que personnage du Roman Nègre, Z. est un chic type. Taro, le nègre du roman, le trouve attachant et honnête dans un univers footballistique pourtant pourri par le fric et où l'arrogance semble à la mesure de l'inculture et de la vulgarité de ses princes. Il y a là comme une revanche du nègre Franck, redevenu auteur à part entière et par conséquent autorisé à décrire un milieu ambiant plutôt que de braquer son regard sur l'idole. Contrairement aux autres «auteurs», Zidane n'accepte de parler à Taro-Franck qu'à la condition que celui-ci cosigne l'ouvrage. Dans l'univers des Blancs (ceux qui signent et flagornent) et des Noirs (ceux qui écrivent et se taisent), une telle attitude confine à la sainteté. Quelle droiture! Taro s'en réjouit, mais il s'alarme aussi, car cette exigence représente une difficulté technique imprévue: cosigner, cela veut dire trouver sa place dans le livre et ne pouvoir se cantonner dans un unique «je» de témoignage.

Mais laissons là saint Zidane. Le Roman Nègre mêle trois intrigues qui sont autant de livres en train d'être écrits par Taro. Nous sommes dans la tête du nègre, lequel n'a «jamais confondu les mystères d'une création obsessionnelle avec la régularité métronomique propre à l'ouvrage». Tandis que l'écrivain Dan Franck tient toutes les ficelles, mêle vécu et fiction, entend se servir des histoires des autres pour faire œuvre d'écrivain, Taro écrit le jour pour les autres et la nuit pour lui-même. Les trois livres? Parallèlement aux épanchements de Zidane, un ambassadeur raconte des souvenirs politiquement sulfureux à propos de l'enlèvement des otages français au Liban en 1984 – il raconte à un interlocuteur qui passe ses bandes à un nègre chargé de rédiger. Taro, qui a croisé à Beyrouth un médecin juif enlevé en pleine rue au lasso, comme un animal, sans que les passants mis en joue ne puissent rien faire pour lui, est obsédé par son sort. La nuit, il écrit «son» livre sur ce médecin utile à ses ravisseurs, mais «sans valeur» d'échange, et donc d'avance condamné à mort. Franck, lui, fait de Taro un personnage passionnant et passionné plutôt qu'un écrivain condamné au silence et à l'anonymat. Les rapports de force Blanc-Noir sont mis en évidence et Dan Franck recourt à un personnage probablement fictif, Blanche-Nègre, pour pousser jusqu'à leurs plus absurdes conséquences les positions de chacun, au point que le lecteur serait finalement autorisé à douter que Dan Franck ait écrit seul son Roman Nègre…

Dan Franck mêle vécu et fiction, se sert des histoires des autres pour faire son œuvre

Dan Franck,une œuvre propre et 62 livres écrits pour d'autres.