Livres

Roman Signer, le boom de l’art

Il est l’un des artistes suisses les plus connus du monde. Ses actions sont des féeries artificières sur le temps qui passe. La maison d’édition lausannoise art&fiction publie en version francophone une manière d’autobiographie

Pendant la guerre, l’armée avait piégé le pont devant sa maison. En cas d’invasion, elle l’aurait fait exploser. «Il était là, comme une panthère prête à bondir à n’importe quel moment. Il faisait peur aux gens. Moi, je regardais avec fascination les soldats qui amenaient et enlevaient régulièrement la dynamite. Peut-être que cela a influencé mon activité postérieure.»

On cherche toujours dans une vie d’artiste, obsédés que nous sommes par la biographie, le moment décisif où se noue un destin; par exemple quand le père de Picasso, peintre médiocre, tend ses pinceaux à son fils. Roman Signer, artiste appenzellois de 80 ans, maître de la tension et du temps dilaté, livre d’emblée une clé dans ce livre qui vient de paraître en version française augmentée. Il ne goûte rien tant que la menace qui pèse.

Hélicoptères télécommandés

Samedi dernier, à la Galerie Locus Solus de Prilly, on avale des soupes aux légumes devant les poules du jardin tandis que les actions de Roman Signer sont projetées sur un écran rétractable. Une petite camionnette sur une rampe immense de contreplaqué se retourne et explose les barils qui lui servent de cargaison. Des hélicoptères télécommandés, synchronisés, finissent à force de collisions comme de grands insectes mourants sur le sol.

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Les enfants des visiteurs semblent happés, subjugués, par ces saynètes qui relèvent autant des vidéos de «fails» sur YouTube que du film d’action ou de la poésie dada. La fille de l’artiste, Barbara Signer, artiste elle-même, n’est pas surprise. «Quand j’étais petite, j’ignorais que mon père faisait de l’art. Le mot n’était même jamais utilisé dans la famille. Mais j’étais captivée.»

Faire corps avec la sculpture

Un soir, lors d’un dîner dans leur appartement de Saint-Gall, Barbara se cache sous la table. Elle étale patiemment des pages de journaux sur le parquet. Son père lui demande ce qu’elle trafique. «Je fais une action», répond-elle. Comme papa. Signer n’a jamais utilisé le mot «performance» qui, selon lui, relève de la théâtralité, du simulacre. «Je ne suis pas un acteur. Je fais partie de la sculpture. L’action, je la déclenche et je la subis. Dans le meilleur des cas, j’y survis.»

Dans l’action Punkt de 2006, Roman Signer se trouve dans une prairie, en bordure d’une forêt. Il est assis face à un chevalet, un pinceau à la main. Dans son dos, une mèche fait exploser une boîte. L’artiste sursaute. Il se lève lentement et quitte le champ. Un fragment s’est lové au cœur de la toile vierge. Signer aurait pu y rester.

Utilité vs excentricité

Avec sa veste de cuir proprette, ses cheveux gris trop bien coiffés, le petit appareil fiché dans son oreille qui lui permet de faire croire qu’il n’entend pas, Roman Signer donne l’impression d’un monsieur qui ne veut pas déranger. Le journaliste David Signer, qui a commenté l’œuvre, compilé les textes et mené les entretiens pour ce Roman Signer par lui-même, explique que l’artiste a pourtant fait profession d’émeutier.

Sa famille était remplie d’artificiers, de tonitruants: un oncle spécialiste de la dynamite, un arrière-grand-père serrurier qui a un jour bouté le feu à un coffre pour en prouver la résistance, un père directeur de fanfare. Mais tous avaient une bonne raison de faire du bruit. Leur vacarme était utile. Lorsque Roman Signer, pour signifier son déménagement, a l’idée d’allumer une mèche de plusieurs dizaines de kilomètres entre Appenzell et Saint-Gall, il se fait insulter, menacer même, par des habitants qui n’entendent pas ses excentricités.

Boulots alimentaires

L’œuvre de Roman Signer encourage peut-être au malentendu. L’essentiel de sa vie, il a été boudé par les milieux de l’art. Pour survivre, il a été successivement Securitas, aide géomètre, manutentionnaire à l’aéroport de Kloten, conducteur de chariot élévateur, mais aussi homme d’entretien à l’EPA: «Un boulot, explique-t-il, qui a pris abruptement fin un beau matin alors que, en conduisant la machine de nettoyage, je suis entré en collision avec un miroir.»

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Ce n’est qu’en 1987 qu’il s’impose, grâce au mur éphémère de feuilles de papier qu’il fait surgir dans le ciel de la Documenta de Kassel. Il a presque 50 ans. Depuis, il ne quitte plus les institutions et les biennales internationales, représente la Suisse à Venise, dynamite des bottes qui posent leur empreinte sur le plafond du Centre Pompidou et trône en tête du palmarès annuel des artistes helvétiques dans le magazine Bilanz. Et pourtant, il reste souvent décrit comme un professeur Tournesol de la TNT, un amuseur.

Ski sur sable

«Je n’aime pas qu’on dise de moi que je suis l’artiste des explosions, que je fais du spectacle. Quand je propose des choses très sobres, il arrive que les gens rient. Cela m’étonne.» Même dans les scènes les plus saugrenues, lorsqu’il fait du ski de fond sur une bande de sable au milieu d’un musée, qu’il se laisse tracter sur un kayak crissant le long des chemins de campagne ou qu’il court sur du papier à bulles armé d’une lampe de poche, il ne sourit jamais. Il y a du Buster Keaton chez Roman Signer, une mélancolie défiée par l’effet.

«Je suis certain que je reproduis adulte des expériences de ma jeunesse. Je joue comme les enfants. Avec sérieux.» Le mérite de ce livre, édité par David Signer et Peter Zimmerman, réside dans la mise en perspective d’une œuvre qui repose davantage sur l’anxiété, la peur, le souci de saisir les forces à l’œuvre dans le monde que sur le spectaculaire. Il est aussi magnifiquement traduit par Mariette Althaus, qui a su restituer la voix roulante de l’artiste et sa drôlerie tragique.

Lit d’enfant estropié

«Si j’étais devenu célèbre à 20 ans, dit-il, j’aurais peut-être fait n’importe quelle imbécillité et serais devenu le clown de la nation.» Directeur de l’Ecole cantonale d’art du Valais, Jean-Paul Felley a souvent travaillé avec Roman Signer: «Il est désormais inscrit dans l’histoire de l’art. Ses actions sont marrantes, bien sûr. Elles témoignent surtout d’une obsession pour la mort.»

Et Felley de raconter une action organisée par le Centre culturel suisse au Théâtre Nanterre-Amandiers. Signer avait amené son petit lit d’enfant à barreaux, celui où sa fille elle-même avait dormi; il en a fait exploser les pieds, sur scène. Les œuvres de Signer agissent parce qu’elles le mettent en jeu; c’est ce que ce livre de retour sur soi ne cesse d’explorer.


Entretiens

David Signer
«Roman Signer par lui-même»
Edité par David Signer et Peter Zimmerman
Traduit de l’allemand par Mariette Althaus
art&fiction, 174 p.

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