Regard

Roman Signer fige les accidents du paysage

Le Centre de la photographie de Genève expose ses clichés de voyage, qui n’ont rien de ceux d’un touriste ordinaire

Le nom de Roman Signer est synonyme de performance explosive, le genre de rendez-vous où chacun tente d’être à la meilleure place, l’oeil et l’oreille aux aguets, et depuis quelques années, avec de quoi témoigner qu’on y était, puisqu’on a tout bien vu dans le cadre de son smartphone. Voir, capter le moment, c’est le défi de l’artiste à ceux qui le suivent. Lui se débrouille plutôt bien en la matière. En regardant ses clichés de voyage pris en Pologne, ou en Ukraine, en Islande ou en Suisse, exposés au Centre de la photographie à Genève, on se dit que tous ces instantanés qu’il a fabriqués pour nous depuis des décennies, qui nous semblent si inattendus et artificiels, il les avait en fait lui-même entraperçus une fois ou l’autre dans le réel. Les choses sont plus étranges et passionnantes que ne le prétendent les ennuyeux, les blasés, et il faut des Roman Signer pour nous le rappeler.

Il y a par exemple cette bouche d’égout d’où surgissent quatre jets de vapeur, ces grandes couvertures sur un étendage au milieu de la campagne avec sur l’une un tigre géant et sur l’autre un ballet de dauphins, cette cascade de glace tombant d’un toit jusqu’au trottoir, ce vélo dont les roues sont posées comme en miroir au-dessus de deux pavages arrondis de même diamètre. Ou encore, cette paysanne en jaquette rose accrochée à l’arrière d’un tracteur ou cette laveuse de vitres en blouse ciel debout dans l’embrasure d’une fenêtre élevée.

Le paysage comme laboratoire

Toutes ces situations qui prêtent à sourire, à s’étonner, à philosopher parfois, le jardinier et paysagiste Gilles Clément en collectionne aussi les clichés et ils lui ont d’ailleurs permis de développer un Traité succinct de l’art involontaire (Sens & Tonka, 2014). Roman Signer et Gilles Clément en frères d’observation et de création? Ils ont en tout cas en partage le même atelier, le même laboratoire de prédilection, le paysage. Depuis 2009, ils font d’ailleurs partie des artistes intervenus dans l’estuaire nantais de façon plus ou moins pérenne, le paysagiste avec un Jardin du tiers-paysage, l’artiste avec un long pendule de sept mètres qui bat le temps, inexorablement, sur la façade d’une ancienne centrale à béton. L’un s’absente presque de sa création quand l’autre semble s’y imposer, l’un observe et modèle le temps qui passe et l’accident qui le bouscule, quand l’autre les sculpte, les provoque.

Dans l’exposition genevoise, quelques sculptures mettent ainsi en lien le travail d’observation et de création de Roman Signer. Dont cet Autoportrait par le poids et la hauteur de chute, posé au milieu de la salle, au risque qu’on s’y prenne les pieds. Justement, il s’agit en fait d’une empreinte des pieds de l’artiste dans la glaise. Mais c’est aussi la trace d’une action. Nous pouvons peser sur le monde, et le regarder, c’est déjà s’impliquer, nous dit l’artiste, c’est vivre vraiment, ne pas passer à côté de tout.


Roman Signer, le temps gelé. Centre de la photographie, rue des Bains 28, Genève. Ma-di 11-18h, jusqu'au 13 novembre. www.centrephotogeneve.ch

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