Bernard Comment. Triptyque de l'ongle. Avec neuf œuvres de Groune de Chouque. Postface d'Antonio Tabucchi. Joca seria. 124 p.

Dix chômeurs, posés côte à côte: statues animées, ils forment la matière première d'une installation d'art contemporain qui voyage à travers le monde. Il s'agit d'une œuvre en évolution: le soir du vernissage, l'artiste assène un coup de marteau sur dix orteils, un par élément vivant. Puis, les ongles noircissent et tombent. Quand chaque fragment de cette sculpture humaine aura perdu le sien, la performance au long cours sera terminée. Elle recommencera ailleurs avec une nouvelle équipe.

En 1997, Bernard Comment publiait, aux Editions 1001 Nuits, sous le titre L'Ongle noir, le monologue intérieur d'une de ces statues. Il reprend aujourd'hui cette fable mais en triptyque, enrichie de deux volets. Et très joliment éditée: neuf œuvres de l'artiste Groune de Chouque, conçues pour le livre, rythment l'évolution du matériau humain.

Premier volet: New York, 2007: l'œuvre vue par l'une de ses composantes. Les chômeurs sont là depuis 27 jours. La durée de leur séjour est aléatoire, bien sûr: en moyenne, une quarantaine de jours. Pour des «fin de droits», une aubaine: nourris, logés, un peu payés. Voilà qui compense l'ennui, la gêne d'être exhibé, réifié. En contrepartie, on voyage, on se fait des amis. Deuxième volet: Rome, 1994. Le directeur d'un institut culturel français ronchonne en son for intérieur (on imagine sans peine la Villa Médicis, objet des convoitises, exil doré des intellectuels et des politiciens en fin de carrière). Il n'ose pas protester de peur de passer pour un philistin. Mais le matériau humain pose des problèmes d'intendance encombrants et dispendieux (les chômeurs ont bon appétit). Troisième volet: Gênes, 1995 (après Rome et Paris). L'artiste d'origine suisse Bernard Wiewann (!) tient son Journal. Il a bien du souci, ses statues ont des exigences qui le mettent mal à l'aise, la presse soulève des questions de droits humains. Happening, installation, body art: comment classer l'œuvre? Le créateur est déjà ailleurs, ces contingences le fatiguent.

Dans sa postface, Antonio Tabucchi tire la morale de la fable: «Comme défense et sentinelle, comme «anticorps» au pire qu'il y a en nous, [...] il restait toujours l'art.» Mais «la vérité de l'art a fait naufrage». Bernard Comment a le sens de la fable. Il manie habilement l'ironie pour signaler à la fois certaines dérives de l'art contemporain, la prétention à faire œuvre sociale alliée au mépris des individus, l'aveuglement «politiquement correct» des institutions et de la critique, incapables de déceler quand le roi est nu.