François Vallejo. Ouest. Viviane Hamy, 268 p.

Au départ, deux images: une photographie très ancienne et un document d'actualité. La première représente un garde-chasse qui retient un énorme chien. Sur le deuxième, un molosse identique, dans la prison d'Abou Ghraib. La superposition des deux clichés dans l'esprit de l'auteur a opéré comme un déclencheur. Mais on ne s'attarde pas longtemps dans les geôles d'Irak. Le récit heurté, violent, complexe, qui suit cette brève introduction se limite à un XIXe siècle encore féodal dans cet «Ouest» qui joue le rôle titre, des terres de forêts et de marais, entre Normandie, Bretagne et Mayenne.

La vie de Lambert, le garde-chasse, s'inscrit parfaitement dans un ordre immuable. Il obéit au vieux baron de l'Aubépine, qui le laisse en contrepartie régner sur la meute. Mais le hobereau meurt. Et le fils revient au château qu'il avait fui. Cet héritier maladif, qui n'aime ni la chasse ni les chiens, prétend abolir les différences de classe mais il humilie ses fermiers comme jamais son père ne l'aurait fait. Du coup, privé de ses responsabilités, Lambert perd ses repères. Il croyait à son rôle, inscrit dans la marche du monde. Désormais, lui, sa femme, ses enfants, sa meute vivent sous la menace d'un danger diffus, mal identifié.

Le jeune baron est pathétique dans sa volonté de renverser les codes paternels. Il a tout faux: ses élans de sympathie intrusifs; sa sexualité perverse, maladive; son engagement politique, brouillon, exalté. Son idéal, en ce Second Empire, c'est la République. Son idole, jusqu'au délire, Victor Hugo, qu'il rêve de rejoindre en exil. Il s'égare de plus en plus profondément dans un déni de réalité. Lambert, totalement désemparé, ira jusqu'à séquestrer son maître pour le protéger de lui-même. Incapable, par contre, de le dénoncer lorsqu'il le soupçonne de meurtre. Tout est en place pour la catastrophe. Maître et valet y seront entraînés à la suite l'un de l'autre, couple indissociable.

François Vallejo mène cette sombre histoire avec une belle énergie. Ouest échappe à la lourdeur de la reconstitution historique par la grâce d'une écriture rapide, elliptique, presque toujours dans la hâte du présent et du discours indirect, très contemporaine. La parole passe de l'un à l'autre sans crier gare, les monologues intérieurs se heurtent. A fréquenter ainsi leurs pensées, leurs sentiments, leurs contradictions, Lambert et son maître calamiteux acquièrent une véritable épaisseur humaine. Et la fille, Magdeleine, enfant puis adolescente et jeune femme, devient, elle aussi, un personnage complexe, attachant. Sa belle intelligence, son audace sont prises au piège de la confusion des valeurs induite par ce baron égaré.

Sixième roman de François Vallejo, Ouest est une réussite: ou comment, par la transcription d'un langage sommaire, faire surgir des émotions complexes.