John Edgar Wideman. Le rocking-chair qui bat la mesure. Sent for you Yesterday. Trad. de Jean-Pierre Richard. Gallimard. 286 p.

Des personnages qui ont le feu au ventre. Des mots qui battent la mesure et qui sonnent comme des gospels. Dans le sillage de Toni Morrison, John Edgar Wideman est la figure la plus emblématique de la littérature afro-américaine. Né en 1941, il a grandi à Pittsburgh, dans ce ghetto de Homewood dont le cœur meurtri sert de théâtre à la plupart de ses romans, des romans où la parole swingue et déferle en de frémissants lamentos. «En littérature comme en jazz, ça ne rime à rien si ça ne balance pas, explique Wideman. Lorsque je relis mes textes, rien ne me rend plus heureux que d'entendre la musique de fond. Je me souviens alors de mon père quand, avec sa voix de ténor, il chantait à la maison du Sam Cooke.»

Au départ, l'auteur du Massacre du bétail aurait dû être basketteur. Il bondissait comme un tigre sur la terre battue et puis il a remisé ses muscles d'athlète pour inventer une langue qui, dans le même chœur, mêle les mille et une voix courroucées des Noirs d'Amérique. Mais Wideman ne s'enferme jamais dans le communautarisme revanchard. Il est un romancier du métissage, qui doit autant à Faulkner qu'à Ralph Ellison. Et qui dynamite les barrières ethniques pour mettre en scène des tourments existentiels qui ne laminent pas seulement les victimes du racisme ordinaire. Quand on se lance dans un livre de Wideman, il faut d'abord se faire un peu violence, pour trouver le bon tempo et ne pas être submergé par son énergie torrentielle. Après, on est totalement ébloui. On vibre. Et l'on n'oublie plus tous ces personnages qui titubent sous leurs jougs de misère, comme des silhouettes de Giacometti.

Le nouveau roman de Wideman, Le rocking-chair qui bat la mesure, est le dernier volet de la «Trilogie de Homewood», une gigantesque fresque où se télescopent éléments autobiographiques, lambeaux de fictions et faits réels. Le premier volet, Damballah, résume tout le destin des Noirs à travers l'histoire d'une jeune esclave qui fuit les champs de coton du Maryland avant d'atterrir à Homewood, le futur ghetto de Pittsburg. Le deuxième volet, Où se cacher, est la confession de Tommy, le «négro» en cavale que la police accuse de meurtre: pour échapper à ses molosses, il ira se réfugier dans le cabanon démantibulé de Mother Bess et leur dialogue prend alors des accents bibliques - mais le Ciel, ici, reste tragiquement muet.

«Les vies passées vivent en nous, à travers nous. Chacun de nous héberge les esprits d'êtres humains qui sont passés sur terre avant nous et ces esprits dépendent de nous pour continuer d'exister», écrit Wideman dans l'exergue du Rocking-chair qui bat la mesure, remarquablement traduit par Jean-Pierre Richard. Nous sommes encore à Homewood, dans un fatras de baraques chancelantes où des générations de Noirs et de métis ont fait leurs nids précaires en entassant des souvenirs qui représentent leurs seuls repères: ce sont ces souvenirs-là que cimente Wideman dans sa chape de mots multicolores, lourds de souffrances, mais légers comme des plumes lorsque la musique les pousse vers les étoiles.

Né en 1941, John, le narrateur, est l'alter ego du romancier. Sans cesse court-circuitée, sa mémoire sautille entre son présent sans horizon et la vie turbulente de ses ancêtres. Pas de récit linéaire, ici, mais un tohu-bohu de personnages dont les voix racontent la légende dépenaillée du quartier. Il y a l'oncle Carl, qui rêve d'être peintre, et le pianiste Brother Tate, un «nègre albinos» enfermé dans le mutisme depuis la mort de son fils. Il y a Albert Wilkes, le paria traqué par les flics, et la vieille Mrs Tate qui berce sa carcasse de centenaire dans son rocking-chair. Il y a les «gros tétons», les «gros derrières» et les gamins qui défient les locomotives en lâchant des pets. Et il y a Homewood, qui fut jadis une arche de Noé mais qui est devenu une jungle où «on risque sa peau rien qu'à marcher dans la rue une fois la nuit tombée». De ce ghetto maudit, Wideman a fait sa patrie: l'antichambre des enfers, sous sa plume, se transforme en contrée mythique. Grâce à une écriture qui mêle rugissement et prière, tendresse et déchirement.