Samuel Shimon. Un Irakien à Paris. Irâqî fî bârîs. Trad. de Stéphanie Dujols. Actes Sud. 363 p.

Au départ, Samuel Shimon, un Irakien, voulait faire du cinéma. Devenir réalisateur. C'était même le rêve de sa vie. D'ailleurs il a quitté Habbâniyya, son village natal en 1979, à 23 ans, dans l'idée d'aller à Hollywood. Il n'y arrivera jamais. Fera des détours insensés par les geôles des services secrets de la moitié du Moyen-Orient et atterrira à Paris. Avec, toujours, la ferme intention de faire du cinéma. Il n'en fera pas.

Un Irakien à Paris, son premier roman, raconte donc un double échec. Parce que Samuel Shimon s'est mis à écrire, au bout du compte. Se faisant, il est devenu le champion du ratage fertile, de la lente distillation du bide existentiel au point de pouvoir saisir au vol les émotions clownesques, mi-rires, mi-larmes, qui foudroient, parfois, au comptoir d'un bar, l'après-midi.

En fait, pendant près de quinze ans, à la rue le plus souvent, il a essayé d'écrire des scénarios puis il a viré à l'autobiographie. Où il se racontait en train d'essayer d'écrire des scénarios. Et comme, pendant toutes ces années de semi-clochardisation, amarré de temps en temps à des appartements par l'amour d'une femme, il a vécu avec une caméra dans l'œil, ses jours et ses nuits se mueaient par inadvertance en scènes de films dont il était le héros désabusé.

L'ouverture du livre est plus vraie qu'un vrai film. On l'a déjà dit, un beau matin, Samuel Shimon quitte son village en Irak et sa famille, endormie. Sa mère le charrie quand il lui rappelle qu'il part pour Hollywood. Son père, sourd-muet, pousse ses cris habituels mais le soutient mordicus dans son projet. Et puis tout bascule dans un James Bond qui aurait été tourné dans les années 1980 et au Moyen-Orient. La référence à 007 ne vaut que pour le rythme et l'improbabilité des retournements de situations. Manque l'humour. Parce que Samuel Shimon ne peut pas faire un pas sans une distance comique qui convoque un humanisme franc, jamais tremblé.

Le point de départ de tous les malheurs qui vont s'abattre sur le jeune homme en route pour l'Amérique, c'est son prénom. Samuel. D'ailleurs, dans une note, au tout début du livre, la mère de l'auteur lui confie qu'elle s'est bien rendu compte que ce choix-là allait représenter un lourd fardeau sur ses épaules. Mais elle n'est pas revenue sur son choix pour autant. Samuel donc fera beaucoup d'effets aux services secrets de Damas, Beyrouth-Est et d'Amman, persuadés d'avoir affaire à un espion à la solde d'Israël, à un pro-phalangiste syrien puis à un pro-palestinien. Le chaudron régional, l'absurde des crispations identitaires et religieuses tournoient telle une centrifugeuse ubuesque.

Suit l'errance parisienne. Des nuits passées dans des parkings ou sur des bancs, des journées à boire et à faire des traductions. Et à frotter son infortune contre celle d'amis improbables et beaux, passés maîtres dans le dégoupillage des souffrances intimes. Des leitmotivs ponctuent la promenade: des apparitions d'artistes célèbres, au coin des rues, au zinc des cafés, Umberto Eco, Samuel Beckett, Henry Miller, Arrabal; la drague permanente et tous les trucs imaginables pour convaincre les belles; un recours au fantastique qui permet de dialoguer avec certains morts. Et surtout, les plans-séquences, les cadrages, les dialogues qui soudain épaississent l'instant.

Le livre se termine par l'avant. On revient au village de l'enfance, en Irak, aux diverses communautés religieuses qui, dans une foi commune pour les guérisons miraculeuses, mélangent gaiement sourates coraniques, versets bibliques et poèmes persans. La joie qui habite cette dernière partie se révèle d'une autre qualité que le bonheur parisien. Cette enfance-là est solaire, effervescente, toute portée par la passion du cinéma qui éclate sur le mur de la remise en terre battue. Il s'agit de vendre des sorbets à l'entrée du cinéma et d'espérer convaincre ensuite le propriétaire de le laisser entrer. Il y aura les déplacements de populations imposés par le régime et qui touchent, comme par hasard, uniquement les populations assyriennes, turcomanes, kurdes et celles d'«origine perse». Le village de Samuel et sa famille seront, un temps, écartelés.

Samuel Shimon vit aujourd'hui à Londres où il a fondé en 1997 Banipal, revue littéraire de référence dédiée aux écritures arabes contemporaines ainsi que son prolongement sur le Web, kikah.com. Kikah était le surnom donné à son père. Un Irakien à Paris doit se lire aussi comme un hommage à cet orphelin sourd-muet, qui inventa un langage pour dialoguer avec son fils et le pousser à partir à la conquête de ses rêves les plus fous. Surtout les plus fous.