Hitonari Tsuji. Pianissimo, pianissimo. Trad. de Ryôji Nakamura et René de Ceccatty. Phébus. 333 p.

Qu'est-ce que le réel pour un adolescent japonais à l'heure du Net et du virtuel triomphant? Que sont ses rêves, ses cauchemars? Qu'est-ce qui les distingue de la veille? Qu'est-ce que la vie? Et surtout, qu'est-ce que l'amour? Après avoir, dans des romans précédents, Le Bouddha blanc (Prix Femina étranger, Mercure de France 1999) ou En attendant le soleil (Belfond, 2004), raconté l'univers des vieillards, Hitonari Tsuji se coule avec Pianissimo, pianissimo dans le corps d'un jeune garçon, Tôru, et explore, à travers lui, le monde d'un collégien tokyoïte; ou plutôt les mondes, puisque le jeune héros qui est aussi le narrateur du roman ne cesse de passer d'une couche du réel à l'autre, s'égarant sur Internet, dans des univers décalés, conversant avec des fantômes, décryptant les hypocrisies adultes, mettant consciencieusement au jour, avec son complice et double Hikaru, toutes les «choses qu'on ne peut pas cacher».

L'écrivain est né en 1959 à Tokyo, mais s'est, depuis, après une carrière de rocker - il fut membre du groupe Echoes entre 1985 et 1999 - et de cinéaste, installé à Paris. Est-ce parce qu'il vit loin de sa ville que son Tokyo romanesque semble céder aux nombreux clichés véhiculés habituellement par le cinéma et les mangas japonais? Ses écoliers sont comme il convient «suicidaires»; la ville qui les entoure est ultramoderne et grise - c'est un «Tokyo de déperdition où se multiplient les enlèvements, les parricides et les suicides collectifs»; les parents de Tôru, dénommés le Beurk et la Beurk, sont relativement indifférents et lointains; et les citadins comme les élèves s'absorbent dans des loisirs collectifs et des activités de groupe: «Chacun fuyait la solitude. Abandonner son propre ego et flatter le groupe, tel était le mot d'ordre des Japonais de toutes strates sociales par peur de s'isoler.» Bref, la société japonaise, telle qu'Hitonari Tsuji la dépeint à travers le collège, est à la fois ultra-policée et imprégnée d'une violence à la mesure des contraintes qu'elle s'impose, puisque dans l'école sévit un meurtrier d'élèves en série.

Malgré cet univers attendu, Hitonari Tsuji déroule une histoire troublante, prenante et moins programmée qu'il n'y paraît. Il brouille les pistes, fait disparaître les clés de lecture et laisse le lecteur - tout comme Tôru - se confronter seul à l'étrangeté du monde et des êtres. De la grisaille, dont le héros est persuadé qu'elle dévore tout, l'écrivain fait naître «pianissimo» une sorte de poésie. Mais il ne parvient pas tout à fait à s'éloigner du roman adolescent.