Culture

Roman. Une terre vide d'humains

Céline Minard a du souffle. «Le Dernier Monde» clôt l'aventure humaine.

Céline Minard. Le Dernier Monde. Denoël, 514 p.

Céline Minard a du souffle. Céline Minard n'a pas froid aux yeux. Avec Le Dernier Monde, son troisième roman, elle tente un livre définitif, chargé, en toute modestie, de clore une fois pour toutes l'aventure humaine.

Le Dernier Monde est un carnet - à moitié dévoré par un grand singe - écrit par le dernier homme vivant: une toute dernière occasion d'entendre parler du monde. «Maintenant, je suis celui qui seul parle», dit le héros de Céline Minard, constatant que la terre est complètement vide d'humains.

Baptisé Jaume Roiq Stevens - trois noms valent mieux qu'un lorsqu'on est condamné à la solitude -, le dernier homme est cosmonaute. Profession judicieuse puisqu'il évite en orbite l'apocalypse qui décime les humains et possède des talents de pilote qui lui permettront, revenu sur terre, de vaquer d'un continent à l'autre.

Jaume Roiq Stevens est à la hauteur de la tâche qui lui revient: jouer le rôle unique et principal de la dernière épopée humaine. Sa triste condition ne le conduit pas au désespoir, même si le souvenir de «l'âge d'or» le taraude. Il préfère se saouler, s'abîmer dans de solides gueules de bois.

Il explore sa totale liberté. Comme un Moravagine sous la plume de Cendrars, il s'offre des «orgies planétaires, le plus gros diamant du monde, des caprices d'enfant-roi. Il avait le droit d'emmener le tigre empaillé du rajah, les miniatures mogholes pillées au musée du Taj, ses préservatifs Ganesh, son shilom de roi incrusté et tout son bazar de moustiquaires, mais cela ne lui suffisait pas. Puisqu'il était dévolu à être un Enfant ou un Empereur et qu'il avait la charge de nettoyer la Station Dégueulasse que ses aïeux lui avaient léguée, il estimait qu'un char était la moindre des exigences. Et pas un petit.»

Au lieu de pleurer sur son sort, il développe des appétits grandioses et des projets démesurés: délivrer la terre de ses barrages, de ses champs de pétrole; fédérer les porcs; fonder une république au cœur de la jungle. «Je suis à moi tout seul un programme politique, je suis celui qui peut», clame-t-il. Sa terre pourtant lui est disputée, les bêtes s'en emparent, le défient. «Ce fut une seconde comme s'il était vu par l'œil sauvage de la terre, la force brute, la brutalité, la force nue, la volonté du monde, la surdité absolue le regardait en pleine face.»

Trop seul tout de même, Jaume Roiq Stevens s'invente des alliés, des avatars littéraires. Le héros, comme l'écrivain, entreprend de repeupler ce dernier monde bientôt voué au silence. «Si Stevens est encore vivant [...], c'est qu'il est encore pris dans le monde humain: il écrit. S'il cessait de tenir son cahier, il disparaîtrait comme homme», observe l'un de ses compagnons de papier.

Il dévoile ainsi la finalité réelle - plus ludique qu'il n'y paraît au premier abord - de ce Dernier Monde: être un prétexte à littérature, un «prêt» à un «texte» lyrique et poétique, à une prose robuste, plurielle et lancinante, qui emprunte aux histoires, aux contes et aux épopées de quoi nourrir la rêverie d'un lecteur.

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