Emmanuelle Pagano. Les Mains gamines. P.O.L. 174 p.

Tous les livres d'Emmanuelle Pagano disent la honte de vivre dans des «corps empêchés» (c'est le titre de son blog): Le Tiroir à cheveux, Les Adolescents troglodytes et maintenant ces Mains gamines. Des mains sales et cruelles, sauvages comme peuvent être les enfants entre eux. Une petite fille a été violentée par ses copains de classe pendant toute une année scolaire. Un seul s'est abstenu. Les années ont passé en silence. Maintenant adultes, ces gens vivent avec ce secret côte à côte dans l'univers étroit d'un village, une terre sèche de vignes, de châtaignes et de vers à soie. Les coupables, la victime et même ceux qui n'étaient pas là en portent le poids.

Quatre figures féminines incarnent le malaise, à la veille d'une réunion d'anciens élèves. La femme du notable, qu'un insecte incrusté dans son oreille torture. L'institutrice qui a laissé faire et ne se le pardonnera jamais. Une petite fille qui n'en peut mais, contaminée elle aussi par le non-dit. Sa grand-mère, qui regarde ses fils se déchirer. Elles parlent chacune à leur tour. Les corps exsudent: humeurs, pertes, sang, larmes. La fillette d'antan est devenue un être à la fois bienfaisant et inquiétant. Elle est servante chez un de ses tortionnaires, soigne les vieux à l'EMS. Avec efficacité, rudesse et colère. Dans sa poche, un carnet où elle se venge en mots fulgurants: écrire est plus violent que crier.

Emmanuelle Pagano enracine ses histoires dans un paysage aride, dans une réalité rude, avec ses hiérarchies sociales, ses haines enracinées. Elle sait suggérer le malentendu entre les sexes dans ce pays de taiseux (ce n'est pas un hasard si une citation de Ramuz figure en exergue). Les monologues alternés des quatre figures sonnent juste, même si perce parfois leur rôle démonstratif, surtout quand parle la petite fille, étrangère au secret, mais qui le porte comme tous les autres. Faire résonner vrai la parole enfantine est toujours un écueil.