«Ecrivain sérieusement paresseux», Sagan n'a pas une très haute opinion d'elle-même. C'est donc avec une nécessaire distance critique et pas mal d'humour qu'elle a reparcouru son œuvre romanesque, et quelques circonstances de sa vie, dans son dernier livre Derrière l'Epaule (Plon, 1998). Propos choisis sur les neuf titres réédités aujourd'hui.

«C'est un livre à la fois instinctif et roué, usant de la sensualité et de l'innocence à parts égales», écrit-elle de Bonjour Tristesse (1954), «un livre qu'on peut lire sans ennui et sans déchéance», et dont l'habileté «m'épate vaguement»... D'Un Certain Sourire (1956), elle dit simplement qu'il lui valut d'être «déclarée la vraie mère de ses deux livres» - certains critiques ayant insinué qu'une jeune fille de 18 ans ne pouvait être l'auteur du premier. Dans un mois, dans un an (1957) compte 185 pages et une douzaine de personnages: il s'agit d'«un texte lilliputien», «maigrichon comme un enfant prématuré, avec le même air cotonneux», et ce pour cause d'accident, le fameux accident qui empêcha Sagan de remplacer vingt pages envolées par la fenêtre, faillit lui coûter la vie, mais lui valut d'être demandée en mariage sur son lit d'hôpital par l'éditeur Guy Schoeller, après «deux ans de complications sentimentales». D'où peut-être le fait que ce livre est bourré de phrases de moraliste: «Je croirais volontiers que plus sa vie est tumultueuse, plus un auteur est sentencieux.»

Au contraire du précédent, Aimez-vous Brahms... (1959) fut bien reçu par la critique, ce qui fit plaisir à Sagan qui se rappelle avoir alors loué pour l'été en Normandie, avant de la gagner au jeu, «une grande maison délabrée, solitaire, entourée de champs et d'arbres». De nouveau mal accueilli, Les Merveilleux Nuages (1961) a pour thème la jalousie, «avec des personnages aussi privés de naturel que possible. Assez ennuyeux, en plus, bref un mauvais roman dont j'avais honte en le relisant. N'en parlons plus!» D'autant que voici le tour de La Chamade (1965), qui succéda à trois pièces de théâtre, genre abordé par Sagan dès 1960 avec Château en Suède. L'écrivain voit dans ce roman, aussitôt porté à l'écran par Alain Cavalier, avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli, «comme une provocation, une apologie de la solitude, de l'instant qui passe, de la sensualité», et le juge «plus changeant et plus divertissant que les précédents».

Trois ans après, Le Garde du cœur (1968) passa inaperçu parce que la romancière fit la grève de la publicité (service de presse et interviews), pour cause de dissensions avec le successeur de Julliard, «un éditeur nommé Nielsen qui n'avait aucun sentiment pour la littérature». Elle indique que ce roman cocasse, «le plus distrayant à relire» de ses livres, fut écrit en un mois d'automne, «dans la salle à manger sans chauffage de mon enfance, dans le Lot, en sirotant avec ma sœur Suzanne de l'eau de noix». On fait ensuite un saut d'une vingtaine d'années pour retrouver La Laisse (1989) où Sagan met en scène, pour la première fois, «un innocent complètement retors», «dans un livre nerveux, fait de réflexes et de réflexions très souvent atroces et très souvent amusantes». «Amusant» aussi, mais sans arrière-pensées, Les Faux-Fuyants (1990) dépeint les aventures de quatre Parisiens obligés de se réfugier dans une ferme pendant l'exode: un texte «venu tout seul» sous la plume de la romancière, qui délaissa pour lui les salles de jeux du Carlton - ce qui veut tout dire!