Si le Web s’occupe énormément de littérature – blogs critiques, BookTube, éditions électroniques, librairies et écritures en ligne –, la littérature ne lui rend pas forcément la pareille. Rares sont les auteurs qui prennent directement Internet pour sujet.

Les grands romans du Web, ceux qui racontent notre vie d’aujourd’hui sur ce 7e continent virtuel que nous parcourons presque tous, sont encore à venir. Même si Purity de Jonathan Franzen, Féerie générale d’Emmanuelle Pireyre et, en cette rentrée, Une Toile large comme le monde de la Genevoise Aude Seigne sont parmi ceux qui affrontent de face le défi que le virtuel pose à la littérature. Certes, la science-fiction a beaucoup exploré les mondes connectés, mais les romans peinent parfois à les intégrer ici et maintenant, à les déchiffrer, à dire leurs conséquences immédiates sur nos vies.

Une Toile large comme le monde scrute nos existences en ligne. Aude Seigne plonge dans les océans pour y débusquer les câbles qui transportent les données en un clin d’œil, mais elle réunit aussi, tout autour du globe, de l’Europe aux Etats-Unis en passant par l’Asie, huit personnages, que la Toile relie.

Dans le train

Ses personnages, les héros de son roman choral, Aude Seigne raconte qu’elle les a rencontrés, dans le train: «J’avais fait beaucoup de recherches, cela faisait un moment que j’avais des listes de situations possibles, mais ça n’avançait plus. Un jour, je suis partie pour deux semaines au Tessin, dans l’intention de ne pas travailler du tout. Soudain, dans le train, mes personnages se sont incarnés. C’est comme si je les voyais tout à coup. Et ça, juste au moment où je voulais penser à autre chose. Classique!»

Il y a donc Oliver, June et Evan qui vivent en couple à trois, un libraire, une cosmétologue, un community manager, puis Matteo et Pénélope, mari et femme, plongeur et spécialiste du code, Kuan et Lu Pan, un père, veuf, gestionnaire de conteneurs au port de Singapour et son fils, star des jeux vidéo sur YouTube à l’insu de sa famille, et enfin, Brigit, la belle écologiste solitaire, militante d’un Internet propre. Tous sont très connectés, s’ils ne vivent pas directement d’Internet. Aude Seigne décrit longuement leur vie à l’ère de Tinder, de Skype et des mines polluantes de Mongolie intérieure qui fournissent les matériaux indispensables au fonctionnement de la Toile.

Ecriture et technologie

Aude Seigne écrit depuis l’âge de 10 ans. Mais elle est aussi une lectrice de science-fiction et une adepte précoce d’Internet. «A l’adolescence, dit-elle, j’étais fascinée par les premiers développements du Web. Avec mon frère, on voulait créer des sites web pour faire des revues de films. Mais plus tard, en faisant des études de lettres classiques, j’ai sans doute un peu rejeté ce monde. J’ai adopté une position plutôt critique. Je jugeais que ce n’était pas un sujet digne de figurer en littérature.»

Pourtant, une expérience professionnelle, vers la fin de ses études de lettres, va la ramener vers le virtuel. «Au début des années 2010, j’ai travaillé trois ans pour le site web de la Ville de Genève. Je me suis retrouvée au point de rencontre de deux mondes: la littérature et la technologie. J’étais contente d’avoir retrouvé Internet. C’est à ce moment-là que je me suis dit: je vais écrire là-dessus. J’ignorais quelle forme cela prendrait. Il m’a fallu du temps, des années, pour que j’en arrive au câble, mais le désir d’écrire n’a pas diminué.»

Le câble et le requin

Une Toile large comme le monde ne s’ouvre pas directement sur la vie des internautes. Il plonge d’abord au fond des océans et met face à face un câble baptisé FLIN et un requin: «Les requins sont attirés par ce flux de données, cette effervescence aveugle qui a lieu loin de ses responsables. Ici, c’est un jeune requin-crocodile qui s’approche de FLIN. […] Son nez pointu ricoche contre la couche extérieure, il essaie avec les dents, referme sa mâchoire autour du câble qui demeure impassible», écrit Aude Seigne.

«Pendant mes recherches, explique-t-elle, j’ai découvert qu’il y a quelques années, Google a donné une conférence de presse sur les requins qui s’attaquaient aux câbles. J’ai trouvé cette information à la fois très intéressante, très poétique et assez absurde… J’avais toutes les raisons de choisir cette scène en ouverture. Pour moi, le câble comme le requin sont des personnages.»

Génération

Tenaillée par le désir d’écrire sur Internet, Aude Seigne constate elle aussi que peu de romans ont vraiment empoigné le sujet. «Quand mon quotidien était de mettre à jour un site, de travailler avec des informaticiens, j’avais conscience qu’il y avait là un monde énorme. Pour moi, la littérature doit refléter ce que nous vivons. Du coup, c’est aussi une question pour moi qu’il n’y ait pas plus de romanciers qui s’en emparent directement. Il y a sûrement une donnée générationnelle», dit la romancière. «Et puis, une des difficultés, dès qu’on approche de sujets techniques, c’est de ne pas tomber dans le mode d’emploi ou d’assommer le lecteur à coups d’informations…»

Influences

Au chapitre des influences, elle cite deux livres qui l’ont inspirée: Tube. A Journey to the Center of the Internet (non traduit), une enquête sur la réalité matérielle du Web, signée Andrew Blum, et l’étonnant Féerie générale d’Emmanuelle Pireyre, Prix Médicis 2012, qui tente, à la façon décousue et disparate d’Internet, de dire ce que les connexions font aux hommes. Longtemps, plus fascinée par ce qu’elle découvrait de la Toile – «j’aime le moment des recherches, avoue-t-elle, ce moment d’expansion, c’est plus facile que d’écrire» –, Aude Seigne a hésité face au plongeon dans l’inconnu, dans la dystopie. «J’avais mes personnages, j’avais la situation, et tout convergeait peu à peu vers l’idée d’une vie sans la Toile. Mais j’ai mis du temps à assumer que ce que je voulais vraiment, c’était d’éteindre Internet! J’avais un peu peur, tellement ça semble impensable…»

Et pourtant, le résultat, paradoxal, est là. Les personnages d’Aude Seigne, qui se nourrissent de la Toile, mettent en œuvre l’impensable, organisent la panne. «J’ai trouvé finalement assez jubilatoire de céder à la dystopie. Moi l’auteur, comme mes personnages, nous avons finalement cédé à cette envie de déconnexion qu’on a un peu tous de temps en temps…»


Aude Seigne, «Une Toile large comme le monde», Zoé, 239 p.