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livres

Romanciers-fleuves, l’exemple d’Alain Fleischer

Alain Fleischer s’explique dans «Courts-circuits», son dernier roman, qui contient nombre de passages autobiographiques où il détaille les chemins de son écriture prolifique.

Genre: Roman
Qui ? Alain Fleischer
Titre: Courts-circuits
Chez qui ? Le Cherche Midi, 478 p.

Alain Fleischer est venu tard à l’écriture. A la parution de son premier récit, Là pour ça, expérimental et confidentiel, en 1986, il avait déjà 42 ans. Tout jeune, le cinéma, la photographie, les arts plastiques l’avaient «happé», c’était un domaine ouvert, alors qu’après Kafka et Musil, que pouvait encore la littérature? En 1999, les nouvelles de La femme qui avait deux bouches ont ouvert une brèche dans cette position de repli. Depuis, c’est un déferlement de textes, jusqu’à trois ou quatre publications par année, chez différents éditeurs. Des romans, des récits, des écrits théoriques sur l’image, des textes inclassables, tel ce Carnet d’adresses commenté (Seuil, 2008), et même une pièce de théâtre. Ajoutons à cela qu’Alain Fleischer dirige l’Ecole d’art du Fresnoy, près de Roubaix et qu’il enseigne un peu partout dans le monde. Qu’il réalise des documentaires, dont un récemment sur Godard. Qu’il crée des installations. Qu’il organise des expositions: la prochaine, Choses lues, choses vues, consacrée à la lecture, ouvrira le 23 octobre à Paris à la Bibliothèque nationale de France. Et reprenons haleine.

Aucun brouillon, dit Alain Fleischer

Le secret de cette productivité intriguante? Peu de sommeil, dit l’écrivain, une grande puissance de travail, une vie sociale limitée. Et des romans «tout prêts dans la tête» qu’il dicte à sa compagne, la nuit, ou pendant l’été, à Rome. Ces explications (lire le SC du 25.10.2003) ne suffisent pas à lever le mystère. Heureusement, son dernier roman, Courts-circuits , contient des «fragments autobiographiques» qui dessinent un véritable art poétique qu’on peut, assure-t-il, prendre pour le sien. A la page 273, le «vrai» Alain Fleischer est attablé au restaurant Le Lyrique à Genève, dans l’attente d’un colloque sur les langues qui s’est en effet tenu à l’université. A son ami et éditeur Maurice Olender, il révèle sa méthode.

Ses romans, «volumineux et ­relativement complexes», où tout semble «élaboré, prémédité, construit, architecturé», n’obéissent à aucun plan: «Je n’ai pas la moindre vision en perspective du livre à venir.» Pas la moindre note, aucun brouillon. «Il m’est impossible d’écrire, c’est-à-dire d’inventer une matière romanesque, de développer un récit, de construire une fiction, en dehors du temps de l’écriture et par anticipation. […] Ce que j’écris est comme déposé à mon compte, à mon crédit, disons dans un coffre comme celui d’une banque, mais cette propriété est virtuelle tant que je ne suis pas en possession de la clé. […] Cette clé ne peut être que la langue et plus précisément ma langue maternelle comme on dit, ma langue première, comme disent les linguistes, la langue dans laquelle j’écris, c’est-à-dire le français, à l’exclusion des autres langues que je parle […].» Avant d’écrire, il est dans un brouillard qui ne se lève peu à peu qu’une fois la première phrase engagée «laissant voir la route éclairée par la langue, par la lampe des mots, derrière le système optique de la syntaxe. Je trouve les mots dans cette lumière des mots, je trouve la phrase dans la lumière de la langue: la langue et les mots sont à la fois ce que je trouve et ce qui me permet de les trouver.»

Tailleur de conte de fées

Un travail d’archéologue, dit Fleischer, auteur d’un essai, L’Accent, une langue fantôme, où bruissent les différents idiomes qui ont formé son oreille et son imaginaire – allemand, hongrois, espagnol, anglais, yiddish: «J’éprouve le sentiment d’être un auteur traduit.»

Courts-circuits est une entrée royale dans cette œuvre singulière. Ceux qui la fréquentent déjà détecteront au passage des figures familières. Les autres entreront dans un univers d’une ampleur peu commune dans la littérature française. Ce livre est d’abord un fabuleux réservoir d’histoires qui s’enchaînent un peu comme dans Le Manuscrit trouvé à Saragosse ou dans La Vie mode d’emploi. Au tout début, dans un village désert de Hongrie, écrasé de chaleur, le narrateur commande un manteau d’hiver à un vieux tailleur de conte de fées. Ce fil-là, tiré jusqu’au bout du récit, entraîne le lecteur dans le monde entier, d’Israël à Rome, à Londres, à São Paulo, en Chine, au Québec, changeant sans cesse de point de vue et de narrateur, dans un rythme qui enveloppe et entraîne. On retrouve les grands thèmes d’Alain Fleischer: le monde des juifs d’Europe centrale, disparu dans les «angles morts de l’Histoire», le motif du double, les fantasmes érotiques qu’il aime à épuiser, les généalogies qui se croisent et se retrouvent à travers le monde, le temps retrouvé, les combinatoires vertigineuses. Il tisse serré fiction et réalité, invente un critique d’art chinois (interviewé par Le Temps!) qu’il utilise pour dénoncer les artistes qui se sentent «conscience de la société» et font de la misère et du malheur «des valeurs nouvelles sur le marché de l’art». Dans Les Angles morts, il s’était déjà servi d’un vieillard un peu délirant pour débusquer l’antisémitisme qu’il voit à l’œuvre derrière les procès faits à Israël. Il se met lui-même en cause: vers la fin, à Prague, le narrateur agresse un écrivain, double de l’auteur, en lui reprochant de ne pas tenir compte de la réalité dans ses écrits. «Ce que j’écris n’existe que là, c’est-à-dire à la fois en moi et hors de moi, entre les deux, dans l’écriture», répond cet alter ego.

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