A Los Angeles, les tournages ont beau être gelés à cause d’un certain virus, l’industrie cinématographique se prépare néanmoins à la reprise. Francine Lecoultre, costumière émérite depuis vingt-cinq ans, affûte en tout cas ses crayons et paires de ciseaux. Avec un agenda 2021 déjà plein jusqu’en décembre, elle s’apprête à effectuer ses premières recherches pour la suite des aventures de Shazam, le super-héros DC Comics – la sortie de Shazam! Fury of the Gods est prévue pour 2023.

A 70 ans, cette Fribourgeoise née à Lucens, dans le canton de Vaud, habille depuis ses débuts tardifs dans la profession, à 43 ans, les plus grandes stars pour les productions les plus ambitieuses: Tom Cruise dans Mission: Impossible 3, Daniel Craig dans Millenium: les hommes qui n’aimaient pas les femmes, Chris Pratt dans Passengers ou encore Jennifer Lopez dans The Cell sont déjà passés entre ses doigts de fée. Sa spécialité? La science-fiction, où elle s’éclate à élaborer ici des costumes complexes, là la peau de différentes créatures, à l’aide de tissus spéciaux et d’éléments conçus par imprimantes 3D. «On cherche toujours à fabriquer quelque chose d’inédit, nous explique-t-elle par visioconférence. Il faut toujours pousser l’enveloppe un peu plus loin pour surprendre le spectateur.»

Mental d’acier

L’un de ses travaux les plus récents? La nouvelle série événement WandaVision, mettant en scène deux membres des Avengers: Wanda la sorcière rouge et Vision. Si les trois premiers épisodes sont déjà disponibles sur Disney+, il faudra par contre attendre quelques semaines avant de pouvoir admirer son travail. La Broyarde s’est en effet occupée du costume d’un des personnages clés de la seconde moitié du show, The Black Witch. «Sa tenue comprend différentes pièces: une robe, une cape, des gants… Je cherche toujours à donner du relief à mon travail et là j’ai poussé assez loin l’aspect superposition des matériaux, en utilisant des fibres, des textures, des plissés… Un costume comme celui-ci demande beaucoup de recherche et d’essais; il m’a occupé pendant près de quatre mois. Mais il m’arrive parfois de travailler toute une année sur une seule tenue.»

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Si Francine Lecoultre s’échine généralement en amont de la production, dans son propre atelier, il lui arrive également d’accompagner le tournage, comme pour la saison 2 de Westworld. «J’y ai là aussi préparé à l’avance les costumes principaux, mais j’étais surtout constamment sur la brèche aux côtés de l’équipe technique. On vous parle d’un costume le soir, et il doit être sur un acteur le lendemain. Il faut trouver le tissu, le peindre, le tailler… Ça a été le travail le plus exigeant de ma carrière. Mine de rien, quand il s’agit de se lever pendant des mois à 4h du matin pour se retrouver avec 500 figurants à habiller, en passant parfois jusqu’à dix-sept heures par jour sur le plateau, ce métier exige une sacrée résistance physique…» Son secret? Un mental d’acier qu’elle entretient depuis sa jeunesse, elle qui fut championne de ski de fond, de voile et d’alpinisme.

De Curtilles à L.A.

Son amour pour Hollywood, Francine Lecoultre le découvre sur le tard. Enfant, elle apprend à coudre avec sa maman, à Curtilles, là où elle grandit, et se met très vite à fabriquer des robes pour ses poupées. Elle est attirée par l’art mais son papa la pousse à choisir une voie plus terre à terre, et plus sûre financièrement: l’enseignement. Mais c’est justement l’art qu’elle inculquera, pendant deux décennies, aux étudiants de l’Ecole normale de Fribourg. Puis, en 1992, elle décide de prendre une année sabbatique et finit par suivre les cours d’une école de design à Hollywood. Elle est alors censée reprendre les cours à Fribourg mais choisit finalement de larguer les amarres et de tenter sa chance dans ce domaine qui l’a toujours fait rêver, et qu’elle avait d’ailleurs commencé à exercer quelques années plus tôt, à ses heures perdues, pour de modestes productions théâtrales bulloises.

A Los Angeles, sa première superproduction, Batman et Robin, n’est pourtant pas réputée pour son bon goût. Elle travaille principalement sur le costume de Poison Ivy (Uma Thurman) et la robe de chambre du méchant Mr Freeze (Arnold Schwarzenegger). «Joel Schumacher, le réalisateur, avait commencé sa carrière en tant que designer de vitrine pour un grand magasin à la mode de New York, et il lui en fallait toujours plus dans le kitsch. On savait qu’il adorait les couleurs fluos et on poussait déjà bien le bouchon dans ce sens, mais lui en rajoutait: «Peux-tu le faire encore plus pétant?»

Rigueur helvétique

Depuis, elle n’a jamais arrêté, réalisant des centaines de costumes, se taillant une réputation de textile designer hors pair. Elle n’a pas son pareil pour confectionner des velours antiques, des satins et imprimés inédits ou des éléments 3D complexes. «On apprécie mon côté méticuleux, précis, rigoureux et méthodique, glisse-t-elle. Je suis très Suisse, on ne se refait pas! Mais je me débrouille néanmoins pour laisser place à un maximum de fantaisie.» Elle n’oublie d’ailleurs pas ses origines puisque pour un costume du court métrage Vandal, mêlant l’an dernier prises de vues réelles et animation de marionnettes, elle a utilisé un tablier de lin tissé par son arrière-grand-mère: «Il était troué et on l’a donc rebrodé, mais du coup c’est une pièce totalement authentique, et ça saute aux yeux.»

La fringante septuagénaire a plusieurs cordes à son arc. Elle donne des cours, peint et expose ses tableaux, travaille aussi pour des opéras, en Chine, en Inde… Elle a même profité du confinement pour se remettre en question: «J’ai maintenant des envies de mise en scène, explique-t-elle en nous envoyant un extrait du documentaire qu’elle est en train de réaliser sur son travail. Pour l’instant, ce genre est un bon départ… Mais j’ai plein d’histoires à raconter, alors pourquoi pas bientôt m’attaquer à la fiction?»