Un loft tout en haut d’un ancien collège centenaire. Chaises en plastique vintage et papier peint disco. Le regard s’échappe par les hautes fenêtres. A gauche, des immeubles de logements sociaux. A droite, de belles maisons victoriennes. Noblement appelé De Beauvoir, ce quartier rassemble toutes sortes de couches sociales et beaucoup d’artistes. Ce sont justement ces contrastes qui ont attiré Anouk Schneider et son mari, le chirurgien suisse Nicolas Dulgerov, qui travaille au University College London Hospital, pas loin. «A Genève, j’habitais aux Pâquis pour les mêmes raisons», précise la belle Franco-suisse aux origines latines.

Branchée et indépendante

Lorsqu’elle débarque à Londres en 2007 après son Master en photographie à l’ECAL lausannoise, Anouk Schneider plonge illico dans le bain pailleté des médias et de la communication en intégrant l’agence Tank Form. «Il était clair que je devais quitter Genève qui n’offre pas la même compétitivité. Ici, je peux trouver des studios photos, les meilleurs make-up artists, des agences de mannequins et des défilés de petits créateurs. Le niveau créatif est très élevé, ce qui m’oblige à m’améliorer sans cesse.»

Promue directrice artistique de Tank Form, Anouk Schneider réalise des campagnes de pub, tout en travaillant comme photographe pour le magazine branché Tank édité par l’agence. Un job intense qui lui offre des opportunités, comme lorsqu’elle se voit confier, à la dernière minute, une série de photos de mode à gros budget à Rome. «J’avais très peur de me planter face à une vingtaine de professionnels et des mannequins qui venaient d’Afrique du Sud pour la journée.» Ses photos se sont finalement retrouvées sur les bannières des bus londoniens. Ce genre d’anecdotes est en fait assez courant ici, dans une Londres où beaucoup de moins de 30 ans occupent des postes importants. Les Anglais sachant très bien déléguer et prendre des risques.

L’esthétique et les attentes de son milieu, Anouk Schneider les a maîtrisées assez vite. Par contre, il lui a fallu du temps pour en décrypter le langage codé. «Je rigolais trop fort et j’étais trop frontale. Dans l’agence, personne ne critique ouvertement le travail d’autrui. Si le travail est jugé bon, c’est qu’il ne l’est pas. Les rapports entre collègues restent ainsi politiquement corrects.»

Après deux ans chez Tank Form, la Genevoise décide de se mettre à son compte pour développer ses propres projets artistiques. En ce moment, elle prépare une série de photographies d’adolescentes enceintes de neuf mois. Un fléau en Angleterre dans les couches défavorisées. Selon un sondage de l’Office national de la statistique, environ 53 filles sur 1000 tombent enceintes entre 15 ans et 17 ans par an, le plus haut taux en Europe de l’ouest. «La première image, ça pourrait être une fille de 13 ans habillée en training, mangeant des chips étendue sur son lit au milieu de ses peluches

Une année d’avance

En parallèle, Anouk mène un projet de nature morte, sur les différences culturelles telles qu’elles sont mises en scène dans les gâteaux d’anniversaire. Elle va ainsi commencer à s’attaquer aux confiseries du quartier chinois Chinatown. «Tous les jours, Londres m’inspire. J’aime ses multiples facettes. J’aime le gris ambiant. Et le fait que des millions d’individualités de classes et d’ethnies opposées arrivent à cohabiter et se respecter.»

Pour s’imprégner, la photographe se rend généralement à l’est de la ville, loin des quartiers cossus ou touristiques. Galeries de niche, soirées décadentes, spectacles burlesques et repaires gays ultra-branchés sont indissociables de Brick Lane, Shoreditch ou Dalston. La créativité semble s’improviser à chaque coin de rue où se mêlent les futurs talents de l’art, de la mode et de la musique. Surtout les week-ends, dans certains marchés mythiques, comme Broadway Market, qui rassemblent le plus grand nombre de looks improbables au mètre carré. Pas étonnant que le célèbre chasseur de style suisse Facehunter ait choisi, lui aussi, ces quartiers comme port d’attache. En baignant dans Londres, Anouk Schneider se sent beaucoup plus en phase avec l’air du temps. «L’information vient naturellement à moi. En me promenant, je découvre sans faire d’effort les nouveaux trucs en vogue. Il faut souvent près d’une année pour que ces tendances atteignent la Suisse.».

La suite, elle ne l’imagine jamais bien loin de la capitale britannique. Son mari chirurgien sera appelé à travailler quelque temps à Genève ces prochaines années, mais le couple prévoit d’acheter un appartement pour profiter du taux avantageux de la livre sterling et garder un pied-à-terre sur place.

www.anoukanouk.com

Demain: Grégoire Michel, 27 ans, vendeur en produits structurés de la City.