Parce que, depuis les années 1970, elle dissèque la condition de la femme avec une précision chirurgicale, Annie Ernaux est considérée comme une plume sérieuse, fondatrice d’une nouvelle ère, celle de l’intimité dévoilée et de la parole libérée. Souvent, lorsqu’elle est portée en scène, le jeu est blanc, sobre, ancré. C’était le cas, notamment, d’Emilie Charriot dans Passion simple, le monologue d’une femme qui voue une année de sa vie à son amant. Romane Bohringer, comédienne rebelle depuis bientôt trente-cinq ans (eh oui, trente-cinq ans!), ne l’entend pas de cette oreille. Son interprétation de L’Occupation, à voir encore ce soir à Forum Meyrin, est joyeuse, canaille, formidablement vivante. D’autant plus qu’elle est accompagnée d’un musicien, Christophe «Disco» Minck, qui ponctue sa jalousie forcenée de mélodies légères et ironiques. On rit beaucoup, on compatit aussi, on se sent proche de cette magnifique furie.

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Au début de ce récit d’autofiction, Annie Ernaux confie qu’elle écrit toujours ses livres comme si elle était morte au moment de leur publication. A l’écoute de L’Occupation, on prend toute la mesure de cette information. Car, dans le récit de cette femme obsédée par sa nouvelle rivale alors que c’est elle qui a quitté W., l’homme central, l’écrivaine, qui parle d’elle-même, ne recule devant aucune indignité.

Investir la vie d’une autre

Elle raconte sans fard tout ce dont elle a été capable pour connaître l’identité de cette professeure d’histoire ancienne à Paris 3, habitant dans le VIIe arrondissement et qu’elle imagine ultra-distinguée. Elle décrit par le menu les recherches compulsives sur le web, sur le minitel, et dans les propos de W. qu’elle continue à voir de temps à autre autour d’un café. Une véritable traque, frénétique, qui l’occupe jour et nuit. Une obsession, magnifiquement romanesque, qui se déroule à l’insu de la personne concernée.

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C’est d’ailleurs cet aspect qui est beau, dans le récit d’Annie Ernaux: comment, vrillée par la jalousie, la narratrice investit pendant six mois la figure fantomatique de sa rivale, laquelle ne met sans doute pas la même énergie à vivre sa propre vie! C’est un torrent de passion à distance, un tsunami d’existence prêtée à autrui. Et le récit, comme toujours avec cette auteure, est formidable de précision et impitoyable dans son observation.

Ferveur et second degré

Cette partition pourrait très bien être jouée avec la froideur du censeur ou la distance du penseur. Ou encore avec une forme d’ironie. Romane Bohringer prend le parti de la ferveur. De la tornade joueuse qui montre au final la bonne santé de la prédatrice. Tantôt la narratrice se transforme en marabout, mimant avec son manteau un rituel d’envoûtement. Tantôt elle devient sorcière, voix narquoise et visage grimaçant. La comédienne danse aussi sur la scène de Forum Meyrin, trafique un synthé, alterne différents micros pour varier les registres de sa voix, répète en boucle une phrase anodine de son ex qui l’a infiniment blessée.

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C’est trop? On perd de vue la douleur? Non, on la sent, justement, très fort, cette douleur doublée de la honte de s’y abandonner avec tant d’exaltation. Romane Bohringer se jette tout habillée dans le torrent de la jalousie et rit aussi de ce plongeon plein de déraison. D’abord surpris par ce jeu XXL, le public est très vite séduit par cet immense engagement et cette déferlante de vie. La maîtrise du texte, que la comédienne débite à toute allure, épate aussi. Créé il y a une année à Paris, le spectacle a déjà sa patine, son swing. Un swing bien secoué qui fait rire à pleins poumons tout en renvoyant chacun à ses démons.


L’Occupation, le 3 octobre, 20h30, Forum Meyrin, Genève.