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Le roman-photo, une passion méditerranéenne

Un livre et une exposition retracent l’histoire pas si lisse de ces récits photographiques prétendument réservés aux midinettes

Des lèvres se tendent, souvent. Un type appuie un pistolet sur sa tempe. Des yeux s’écarquillent. Une femme s’effondre sur un tapis, le visage dans les mains. Les gestes, outranciers, sont complétés par de petits textes. Né dans l’immédiat après-guerre italien, le roman-photo emprunte ses cadrages au cinéma et ses bulles à la bande dessinée. Storia a fumetti, des histoires avec de petites fumées, dit-on également de l’autre côté des Alpes. Une exposition au Mucem, à Marseille, et un livre chez Textuel, sobrement intitulés Roman-photo, retracent le parcours de ce genre à part (entière).

Les Italiens, donc, s’y mettent les premiers, dans des revues comme Bolero, Il Mio Sogno et Grand Hotel. L’idée s’apparente aux romans-cinéma de l’entre-deux-guerres, reprenant les scénarios des films, ou aux cartes postales en épisodes, plus anciennes encore. La France embraie rapidement avec Nous Deux. Le magazine créé en 1947 par Cino Del Duca publie son premier roman-photo trois ans plus tard. Dévoré par les jeunes filles, le titre est également lu par les ouvriers durant la pause cigarette, en témoignent de savoureuses photographies du milieu du XXe siècle.

Préoccupations sociales

La quête du grand amour, leitmotiv de la plupart des histoires, résonne particulièrement dans la société corsetée des années 1950 et 1960. Est-ce pour cela? Les romans-photos s’exportent avec succès dans les mondes méditerranéen et latino. Si les intellectuels trouvent le genre bêtifiant, les catholiques le jugent dépravé. En 1951, l’Association pour la dignité de la presse féminine, à laquelle appartiennent Madeleine Renaud ou Elsa Triolet, attaque une «presse qui porte atteinte à la morale et désagrège les familles», une «presse qui porte atteinte au goût et à la culture».

L’essayiste Marcela Iacub, l’une des contributrices du livre, estime que le roman-photo constitue alors une remise en cause du mariage bourgeois. Les aspirations féminines y sont considérées, la place de la femme dans le monde du travail est une thématique régulièrement abordée. «Les romans-photos ne sont pas là pour encourager des révolutions mais pour photocopier les mutations sociales quand elles deviennent sinon majoritaires, à tout le moins prégnantes», écrit pour sa part le journaliste Gérard Lefort.

Evasion à bon compte ou amplificateur des préoccupations sociales, le roman-photo connaît un essor fulgurant. Les meilleurs scénaristes et photographes sont engagés, on loue des costumes à la Scala et des hélicoptères pour donner de la tenue à ces histoires photographiées. Ce n’est plus le «cinéma du pauvre» des débuts, sans hors-champ ni contrechamp. En Italie, Sophia Loren ou Gina Lollobrigida y ont fait leurs armes, en France, Dalida, Sylvie Vartan ou Herbert Léonard prêtent leur image à ces récits. Le Parti communiste italien s’y essaie au début des années 1960, tout comme l’Eglise catholique pour raconter la vie des saints. Des versions érotiques circulent. Seul le monde anglo-saxon fait de la résistance.

De la fiction au reportage

Dans les années 1960 et 1970, une mouvance satirique s’empare du genre, le professeur Choron et Hara-Kiri en tête. Coluche y excelle également. Puis c’est le déclin. En 1981, Nous Deux recense 893 000 exemplaires, en 1999 il est à 416 000. Aujourd’hui, le périodique tire à 250 000 et sa lectrice moyenne a 69 ans.

Certains, pourtant, veulent encore y croire et l’on assiste à un renouveau du modèle, quittant la fiction pour aborder le terrain du reportage. Dans Pauline à Paris (Editions FLBLB), Benoît Vidal met joliment en scène sa grand-mère. Dans L’Illusion nationale (Les Arènes), Valérie Igounet et Vincent Jarousseau enquêtent dans les villes FN de l’Hexagone. Dans Yves et Guillaume - Un gars et un gars, Ype Driessen observe un couple homosexuel.

Longtemps considéré comme une sous-culture populaire, peut-être parce que le genre photographique était lui-même déprécié, le roman-photo gagne enfin ses lettres de noblesse. 


«Roman-Photo», Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat, coédition Textuel-MuCEM.

Exposition jusqu’au 23 avril 2018 au MuCem, à Marseille.

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