Cinéma

«Romans d’adultes»: les mêmes stars, sept ans plus tard

En 2010, «Romans d’ados» a créé la sensation en suivant le quotidien de sept Yverdonnois, de l’enfance à l’adolescence. Béatrice et Nasser Bakhti les filment à nouveau, à 26 ans. A découvrir en salles

Ils sont devenus si raisonnables! Xavier voulait changer le monde, il mène aujourd’hui une vie rangée d’ingénieur à Vevey. Mélanie et Rachel, ados rebelles hier, parlent désormais comme un manuel de développement personnel. Romans d’adultes, documentaire en deux volets sorti ce mercredi sur les écrans romands, est une immersion passionnante dans le monde des jeunes de 26 ans. Mais il a perdu cet éclat brut, ce feu fougueux qui faisaient la force de Romans d’ados, il y a sept ans.

Romans d’ados? Souvenez-vous. En 2010, ce documentaire en quatre parties signé Béatrice Bakhti a créé un mini-séisme. C’est qu’on y suivait sept enfants d’Yverdon, de 7 à 14 ans, et leurs parents, qui disaient tout de leurs rêves et de leurs tourments. Les perles se succédaient et le résultat était si fascinant que la série a provoqué des records d’audience sur la TSR et dans les salles. Un raz de marée.

Démarche inédite et précieuse

On souhaite bien sûr à Romans d’adultes le même succès. Car la démarche de Nasser et Béatrice Bakhti est inédite et précieuse. Grâce au climat de confiance installé au fil des années avec les mêmes protagonistes, les deux réalisateurs-producteurs ont recueilli des confidences qui font avancer la connaissance. Au-delà du travail et des questions de société, ces jeunes Romands évoquent leur sexualité, les relations avec leurs parents, leurs envies ou non de parentalité et leurs difficultés. Ils semblent si transparents qu’on oublie presque qu’un tel dévoilement est tout sauf évident.

D’ailleurs, deux des sept protagonistes de 2010 ont préféré ne pas poursuivre l’aventure. La rousse et attachante Virginie, en proie au grand 8 de la vie, ainsi qu’Aurélie, éduquée dans une famille très religieuse, et devenue maman. Côté parents, certains ont également décliné ce second volet. La mère de la volcanique Mélanie et celle de Thys, qui, il y a sept ans, disait vivre «comme un vieux couple» avec son fils adolescent.

Thys, gay et militant

En couple, Thys l’est aujourd’hui, pour de bon. Avec un homme plus âgé. C’est bien sûr un hasard de casting, mais l’orientation sexuelle de cet ex-petit garçon introverti est une formidable occasion pour le couple Bakhti d’aborder l’homosexualité dans sa réalité toute simple et, de fait, très belle. En 2017, Thys vit à Lausanne avec Jean-Luc. Il est posé, libéré, en pleine transition professionnelle – il vient de quitter son métier de cuisinier. On le voit dans son appartement, puis au Saxo Bar, bistrot homo de Lausanne, ou encore à la tête des bars de la Gay Pride. Il parle de l’homophobie «différente chez les jeunes et chez les personnes plus âgées».

En substance, observe-t-il, les jeunes insultent les gays, mais c’est superficiel. Alors que la génération plus mûre dit accepter l’homosexualité, mais se braque contre le mariage, l’adoption, tout ce qui montrerait qu’elle y est réellement favorable. C’est plus difficile à vivre, conclut Thys, dont le père semble aussi réfractaire.

Jordann, le survivant

Difficile. Le mot convient au parcours de Jordann, le beau et déjà chaotique gosse de la première saison. A 26 ans, Jordann vit au Foyer Rives du Rhône, à Sion, où il soigne une lourde toxicomanie. Sa mère et sa sœur, émouvantes, parlent de cette addiction qui leur a volé leur fils et frère. Jordann est d’ailleurs absent de la première partie du documentaire. On le découvre dans le second volet, sportif, reconnecté à lui-même, presque serein. Il s’occupe des animaux du foyer, travaille aux champs, parle de la jungle qui l’attend dehors et qu’il espère être prêt à affronter. Son inquiétude touche.

Comment ont évolué Xavier, Mélanie et Rachel? Boulot, amours, amis? Vous le saurez en allant voir leur destin sur grand écran. Le suspense fait partie du projet. Vous retrouverez aussi leurs parents, toujours aussi courageux. «Le seul devoir d’un homme, c’est d’être heureux», observe la maman de Rachel, citant Victor Hugo. On comprend son émotion et ses larmes. Ce devoir, c’est l’histoire d’une vie.

Finie la spontanéité

Heureux, Béatrice et Nasser Bakhti le sont. Ils le confient au téléphone: «Il y a chaque fois une grande part de chance dans la réalisation d’un tel documentaire. A tout moment, les protagonistes, qui se dévoilent tellement, pourraient en interdire la diffusion. On leur doit beaucoup!» Quand on les questionne sur la différence de tournage entre Romans d’ados et Romans d’adultes, les réalisateurs n’hésitent pas: «Le contrôle. Dans le premier documentaire, les enfants et leurs parents étaient totalement spontanés, naturels. Dans le second, les jeunes adultes étaient beaucoup plus soucieux de leur image. Pas de leurs propos, non, on a pu aborder tous les sujets sans tabou, mais des situations dans lesquelles ils souhaitaient ou non être filmés.» Xavier a par exemple refusé la caméra à son travail et accepté qu’elle le suive à la protection civile. «Ils avaient aussi beaucoup plus de peine à dégager du temps pour le tournage», notent les cinéastes.

A l’image de la version de 2010, on n’entend pas ou peu les questions que pose Béatrice Bakhti. La place est laissée aux interviewés, à leurs récits et à de longues images d’eux, en silence, permettant une résonance. Les rues d’Yverdon, les gares, le lac et les paysages servent aussi de respiration. Le rythme du film est doux, paisible, façon cocon. Le temps d’apparition n’est pas également réparti entre les cinq jeunes et leurs parents. «On a privilégié les moments intéressants tout en respectant le fil narratif de chacun», détaille Nasser Bakhti.

Des flash-back pour étoffer le propos

Et, important, des flash-back issus de Romans d’ados émaillent la version adulte. Belle manière de montrer l’évolution des concernés, proche ou non de ce qu’ils avaient imaginé. Mais encore? Que peut-on dire de ces tranches de vie à la volée? Qu’elles permettent de réfléchir à sa propre trajectoire, en miroir. Nasser Bakhti: «A la fin d’une des avant-premières, une jeune femme a pris la parole et nous a dit qu’elle allait appeler sa mère pour manger un morceau avec elle. Si Romans d’adultes peut recréer du lien et du sens dans la vie des gens, ou encore ouvrir les esprits sur des sujets délicats comme la toxicomanie et l’homophobie, je crois qu’on aura gagné notre pari.»

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