A la suite d'un accident de cheval, Ireneo Funes a acquis des capacités mémorielles surhumaines. Après avoir lu un dictionnaire latin, il est apte à traduire l’Histoire naturelle de Pline et à la réciter. Si, d’un coup d’œil, un individu normal perçoit trois verres sur une table, lui perçoit «tous les rejets, les grappes et les fruits qui composent une treille».

Les souvenirs les plus anciens et les plus banals sont devenus «intolérables à force de richesse et de netteté». Il arrive à Funes de reconstituer de tête une journée entière de sa vie: l’exercice prend vingt-quatre heures… Interdit de concepts génériques et de pensée abstraite, il imagine des langues dans laquelle chaque réalité individuelle, chaque pierre, chaque oiseau, chaque brin d’herbe aurait un nom propre, de même que le chien vu de profil à 3h14 et le même vu de face aussitôt…

Clarté craintive

Fuyant l’affolante diversité du monde, il se terre dans une pièce close. «J’ai à moi seul plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde», confie le reclus.

Dans Funes ou la mémoire (1942), un texte aussi bref que vertigineux publié dans Fictions, Jorge Luis Borges démontre que l’hypermnésie est une malédiction, une «irrémédiable infirmité» contraignant celui qui en souffre à passer sa vie cloîtré dans une chambre sans même allumer la bougie. Le confinement et l’obscurité sont les seules façons de se soulager du poids de l’univers. Dans la «clarté craintive» de l’aube, le narrateur voit «le visage de la voix»: Ireneo a 19 ans et paraît «plus ancien que l’Egypte».


Des romans d’enfermement et d’aventures:


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