Javier Cercas écrit des choses intéressantes sur le roman. Romancier lui-même, largement traduit, il a remarqué que le roman fonctionne comme l’œil humain. Depuis le XVIIe siècle et les recherche du physicien français Edme Mariotte, on sait qu’une zone du disque optique est aveugle. Dépourvu de détecteurs de lumière, ce point situé à la jonction de la rétine et du nerf optique ne «voit» rien. Or nous ne percevons pas cette tache noire. Deux raisons à cela. La première est que les points aveugles de l’œil gauche et de l’œil droit ne coïncident pas. Ainsi, un œil voit ce que l’autre ne voit pas et inversement. La deuxième raison est que le cerveau compense ce que nos yeux ne voient pas, il reconstitue, à partir des informations des zones adjacentes, la part manquante du tableau.

Pour Javier Cercas, les romans modernes (de Cervantes à aujourd’hui) possèdent aussi un point aveugle, «un point à travers lequel on ne peut rien voir». Il s’agit d’une question, située au début ou au milieu du livre. Tout le récit converge pour trouver la réponse mais, à la fin, la réponse est «qu’il n’y a pas de réponse, c’est-à-dire que la réponse est la recherche même d’une réponse, la question elle-même, le livre lui-même». Et c’est le lecteur «qui couvre le point aveugle du roman et réussit à connaître ce que de fait il ne connaît pas, à arriver là où, seul, le roman ne pourrait jamais arriver».

Dans son premier roman, «Nues dans un verre d’eau», Fanny Wobmann prête une attention soutenue et délicate aux corps. Au corps d’une grand-mère, alitée, dont la vie s’échappe de plus en plus et dont le cerveau, comme dans un rêve, glisse entre les époques et les lieux. Au corps d’un jeune Anglais, qui devient l’amant de la narratrice, Laura. Au corps de sa professeure d’anglais, toujours enveloppé dans de longues jupes aux tissus improbables. Ces silhouettes se détachent à la façon des «Hommes qui marchent» de Giacometti. Des corps malhabiles souvent, fragiles par la force des choses, des corps vivants, qui tombent, se relèvent. Loin des images, des formatages, de la machine. Et si le corps était un immense point aveugle aujourd’hui? Les écrivains, les poètes, les artistes en général parlent du corps, depuis le corps. Ils nous en donnent des nouvelles. Le corps humain est peut-être le lieu de la résistance.


Javier Cercas, «Le Point aveugle», trad. de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic, Actes Sud.