Livres

Des romans à lire à l'ombre

La canicule n'abattra pas les amoureux de la lecture. Pour la plage, la terrasse, voire le lit de mousse au pied d'un arbre, voici vingt romans ou récits pour l'été

La vague de chaleur nous fond-elle le cerveau? Même pas! Durant trois jours, Le Temps vous propose ses suggestions de lectures, romans et récits, puis fictions pour enfants et ados, enfin les polars. Voici le premier volet.

Un mort dans la salle de bains

Dans la série «Je cherche un tout petit livre à mettre dans ma valise», voici le gagnant: Une complication, une calamité, un amour de Véronique Bizot. On ne présente plus cette spécialiste française de la forme courte qui a en plus un goût tenace pour l’humour absurde. Ce livre-là utilise les codes du roman noir pour raconter une histoire d’amour ou plutôt la sidération de l’amour. Comme le montre le titre de cette novella, Véronique Bizot met du swing dans ses phrases et on aime ça. (Lisbeth Koutchoumoff)

Véronique Bizot
Une complication, une calamité, un amour
Actes Sud, 80 p.

Conflit de voisinage au Cap

Dans une banlieue chic du Cap, deux fortes femmes s’affrontent dans une guerre de voisinage tragicomique. Noire contre Blanche, âgées et fortunées, ces veuves, qui souffrent toutes deux de solitude, emploient leurs dernières énergies à se nuire l’une l’autre pendant que leurs serviteurs comptent les points en silence. Yewande Omotoso trace avec verve mais aussi empathie un portrait plus complexe qu’il n’y paraît d’une société minée par les conflits de classe, de race, de genre et d’ego. (Isabelle Rüf)

Yewande Omotoso
La Voisine
Trad. de l’anglais par Christine Raguet
Zoé, 288 p.

Un jardin à Minorque

Cees Nooteboom passe tous ses étés sur l’île de Minorque. Romancier, auteur de récits de voyage, d’essais sur l’art, fêté dans le monde entier, l’écrivain néerlandais reprend, avec 533. Le livre des jours, la conversation qu’il tisse avec ses lecteurs au fil des livres. Il observe son jardin, ses cactus (photos à l’appui), écoute le concert du vent, les braiments de l’âne chez les voisins. Il renoue aussi avec ses livres. Méditations légères, puissantes (sur la place de l’humain dans la nature, sur la lecture), qui procurent un sentiment précieux de respiration intérieure. (L. K.)

Cees Nooteboom
533. Le livre des jours
Trad. du néerlandais par Philippe Noble
Actes Sud, 246 p.

Quand New York était une fête

De retour dans l’East Village de sa jeunesse, Chantal Thomas revisite les lieux qui l’ont enchantée quand New York était une fête perpétuelle, au moins dans les yeux de l’intellectuelle débarquée de Paris, sa thèse sous le bras. Emerveillée par la créativité qui jaillissait sans entraves, elle s’enchantait de la liberté héritée de la beat generation. Une poésie du quotidien qui s’est affadie dans le joli et le décoratif mais dont témoignent les graffitis photographiés par l’écrivain Allen S. Weiss. (I. R.)

Chantal Thomas
East Village Blues
Photos d’Allen S.Weiss
Seuil, coll. Fiction & Cie, 208 p.

Une marche dans le Seeland

Novembre de Jean Prod’hom, forte lecture: enseignant toute sa vie à Lausanne, l’auteur décide, le jour de sa mise à la retraite, de partir marcher. Cap vers le nord, c’est-à-dire le Seeland, Bienne. Un ami vient aussi de mourir, dans la paix d’une maison pour personnes âgées. Marcher, c’est aussi une façon de cueillir le monde pour l’offrir en pensée au disparu. Inoubliable déambulation dans la région des Trois-Lacs, au rythme des pas et des réflexions sur le vivant, humains, animaux, plantes. (L. K.)

Jean Prod’hom
Novembre
D’autre part, 320 p.

Prison dorée

Que se passe-t-il dans La Favorite, cette maison de maître construite non loin de Lausanne? Tout y respire l’art, l’harmonie, la beauté… Une petite fille, Ludivine, y vit avec ses parents. Elle aime étreindre les arbres de la forêt, jouer, rire, crier… En un mot: vivre. Au risque de déranger l’idéal de perfection feutré de ses parents. Une étudiante, Silke, est engagée pour s’occuper de la fillette. Elle découvrira peu à peu la prison dorée de La Favorite. Ce huis clos glacé mais non dépourvu d’humour a valu à Michel Layaz de recevoir le Prix Rambert. (Julien Burri)

Michel Layaz
Sans Silke
Zoé, 156 p.

Fous rires en exil

Découvrir Sergueï Dovlatov et La Filiale en particulier, voilà un beau programme de vacances. La Baconnière réédite plusieurs titres de l’auteur russe qui a fui l’Union soviétique pour les Etats-Unis dans les années 1980. Un journaliste désabusé d’une radio russe à New York, double littéraire de l’écrivain, est envoyé à Los Angeles suivre un colloque qui réunit la fine fleur de l’intelligentsia russe exilée. Sommets d’humour absurde, fulgurances poétiques, le génie de Dovlatov explose à chaque page. (L. K.)

Sergueï Dovlatov
La Filiale
Trad. du russe par Christine Zeytounian-Beloüs
La Baconnière, 134 p.

Un roman gospel

Une magnifique découverte. Un grand livre de la littérature afro-américaine, sous la plume d’une héritière de Toni Morrison, Jesmyn Ward, née en 1977 dans le Mississippi. Ce qu’elle raconte, c’est l’Amérique noire d’aujourd’hui, en proie aux pires démons sous le regard de deux gosses angéliques dont le père moisit en prison. Un roman gospel où la colère des damnés de la terre se mêle au fantastique lorsque les revenants interpellent les vivants pour les consoler de leur sort. (André Clavel)

Jesmyn Ward
Le Chant des revenants
Trad. de l’anglais par Charles Recoursé
Belfond, 270 p.

Elargir le regard

Il faut imaginer la poétesse écossaise Kathleen Jamie au milieu d’un colloque sur l’écologie. Les interventions qui louent la beauté de la nature, l’émotion ressentie devant les animaux lui semblent mièvres et l’agacent. Parce qu’au fond la nature, qu’est-ce que c’est? Tour d’horizon offre une brassée de réponses possibles. Du Groenland à Saint-Kilda, Kathleen Jamie observe une éclipse de lune, des squelettes de baleines, un intestin au microscope. Et c’est toute notre perception du vivant qui s’agrandit. (L. K.)

Kathleen Jamie
Tour d’horizon
Trad. de l’anglais par Ghislain Bareau
La Baconnière, 216 p.




Contre le formol idéologique

A Varsovie, en 1954, privé de tribune, le journaliste Leopold Tyrmand commence son Journal. A 34 ans, il se sent vieux, étouffé par le «formol idéologique» du communisme au jour le jour. Tyrmand, qui a vécu à Paris, est un dandy raffiné, amateur de jazz, de cinéma et de femmes. Comment rester élégant, au propre comme au figuré, sans se compromettre, au sein d’un système de surveillance généralisée, inefficace, mortifère et corrompu? C’est le leitmotiv de ce témoignage d’une ironie tranchante, porté par une écriture virtuose. (I. R.)

Leopold Tyrmand
Journal 1954
Trad. du polonais par Laurence Dyèvre
Noir sur Blanc, 608 p.



Femme libérée

Parmi les bijoux littéraires de 2019, il y a Antonia. Journal 1965-1966. Premier livre de la Genevoise Gabriella Zalapi, il suit l’émancipation d’une femme de la haute société de Palerme, enfermée dans un mariage délétère. L’autrice puise dans sa propre histoire familiale et imagine le journal intime qu’aurait pu tenir son personnage. Plasticienne au départ, Gabriella Zalapi écrit en peintre: elle choisit son cadre, détaille ce qui se tient à l’intérieur, laisse dans l’ombre le reste. Suite de moments ainsi placés en pleine lumière, sortis du silence du temps, Antonia met au jour un lourd secret. (L. K.)

Gabriella Zalapi
Antonia. Journal 1965-1966
Zoé, 104 p.

Séquelles de guérilla

Bouffon et tragique à la fois, ce roman très noir montre les effets tardifs de la guerre civile au Honduras. Dans l’Amérique puritaine et paranoïaque du début du XXIe siècle, un ex-guérillero hanté par les exactions qu’il a commises et un petit universitaire pusillanime tentent de se faire oublier. Mais le passé n’est pas passé et il présente ses comptes. En déplaçant au nord ses antihéros, le grand Castellanos Moya ajoute une pièce maîtresse à son épopée, avec l’efficacité et le sens de l’ironie qui lui sont propres. (I. R.)

Horacio Castellanos Moya
Moronga
Trad. de l’espagnol par René Solis
Métailié, 352 p.

Un tunnel pour se parler

Retraité des travaux publics, l’Israélien Zvi Louria est bien décidé à résister aux premières offensives d’alzheimer. Aussi décide-t-il de reprendre du service aux côtés d’un jeune ingénieur afin de construire une route militaire dans le désert du Néguev. Pour cela, il va falloir raser une colline au sommet de laquelle se sont réfugiés trois Palestiniens totalement pacifistes. Pas question de les chasser, proteste le vieux Zvi, qui a l’idée de… creuser un tunnel pour ne pas les déloger. Ce projet sera le symbole d’une réconciliation, comme un trait d’union entre deux peuples qui se déchirent. (A. C.)

Avraham B. Yehoshua
Le Tunnel
Trad. de l’hébreu par Jean-Luc Allouche
Grasset, 436 p.

«Ni dieu, ni maître, ni mari»

A partir de faits historiques, Daniel de Roulet a imaginé l’épopée de dix jeunes émigrantes de Saint-Imier parties, sans hommes, à la fin du XIXe siècle, pour la Patagonie. Dix Petites Anarchistes est un roman d’aventures qui puise dans un réel qui dépasse toujours la fiction. Personnages forts, rebondissements, drames: l’idéal anarchiste, du Jura bernois à l’Amérique latine, sur la piste de l’émigration suisse au XIXe siècle. C’est tout un pan de l’histoire des femmes et du mouvement anarchiste qui revit dans ces pages haletantes. (L. K.)

Dix Petites Anarchistes
Daniel de Roulet
Buchet/Chastel, 144 p.

Imaginaire érotique

Trois paquets de drogue sont retrouvés sur une plage, des femmes disparaissent… Retors et diablement sexy, le nouveau roman de Philippe Djian joue des clichés pour mieux les déjouer et renouveler notre imaginaire érotique. L’écrivain multiplie les incises humoristiques sans entamer la tension de son récit, parvenant à allier plusieurs tons (le trivial, le raffiné, la satirique, le gore, le noir)… En prime, ce roman moite et nerveux dresse le portrait d’une femme superbe, Diana, méchamment amochée par la vie mais toujours debout, virile et puissante. (J. B.)

Philippe Djian
Les Inéquitables
Gallimard, 166 p.

Racines amérindiennes

Roman polyphonique où quêtes d’identité et de territoire sont au cœur des interrogations de la jeune Vale qui a tourné le dos depuis huit ans à sa famille et à ses terres reculées du Vermont. L’ouragan Irene qui s’abat sur l’Etat la ramène chez elle, à Heart Spring Mountain, car sa mère a disparu. A sa recherche, c’est tout un arbre généalogique qui est secoué, des plus jeunes aux plus anciennes branches. Si le tronc est bien planté dans la «source éternelle», où sont les vraies racines? Amérindiennes? D’autres fruits secrets tombent. Lumineux. (Jean-François Schwab)

Robin McArthur
Les Femmes de Heart Spring Mountain
Trad. de l’anglais par France Camus-Pichon
Albin Michel, 368 p.

Le corps des sentiments

La Genevoise Douna Loup fait éclater le cadre du récit et de la lecture, avec un livre constitué de sept cahiers que le lecteur peut découvrir dans l’ordre qu’il souhaite. Une grande liberté de style, pour dire la vie amoureuse d’un couple, Elly et Danis, ses joies, ses douleurs, la vie de leurs proches et d’autres destins croisés. Un livre d’une grande sensualité, qui invite à déployer les sentiments. Un texte fascinant non seulement pour ce qu’il raconte, mais parce qu’il offre un point de vue nouveau sur le monde, invitant à l’explorer sans peur, par le corps autant que par les sentiments. (J. B.)

Douna Loup
Déployer
Zoé, 208 p.

Théâtre d’ombres

Dans la Londres d’après-guerre, deux ados prêts à toutes les aventures sont confiés par leurs parents à l’excentrique «Papillon de Nuit», aussi louche que bienveillant. Dans cette ville délabrée, éclairée par les clairs-obscurs chers à Modiano et à John le Carré, bien des trafics vont alors se tramer sous les yeux de ces deux gosses fascinés par les intrigues de ce théâtre d’ombres où Rocambole croise Fantômas. Un roman qui dépeint toutes les séquelles de la guerre, au croisement du roman noir et du conte merveilleux. (A. C.)

Michael Ondaatje
Ombres sur la Tamise
Trad. de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
L’Olivier, 286 p.

Hollywood avant #MeToo

Un roman noir au féminin, c’est cela aussi Mauvais Joueurs, deuxième roman de Joan Didion paru dans les années 1970, réédité aujourd’hui. Bien sûr, la critique du monde hollywoodien où se débat l’actrice Maria Wyeth a tout de suite retenu l’attention. Mais ce livre fascinant de noirceur met en lumière la destruction d'une femme broyée par une violence masculine exacerbée. Avec la prose de Didion qui claque comme une porte au milieu du désert californien. (L. K.)

Joan Didion
Mauvais Joueurs
Trad. de l’anglais par Jean Rosenthal
Grasset, 218 p.

Topographie intime

Quelle est notre topographie intime, tissée des lieux où nous avons vécu? Le poète américain John Freeman sait à merveille en dresser la carte. Dans des poèmes qui sont comme de courtes histoires, il dit en quelques mots son enfance aux Etats-Unis, un cinéma de Beyrouth ou la lumière de Paris. Après les avoir traversés, les lieux nous habitent, et le passé, dans les poèmes de Freeman, continue d’irriguer, d’irradier nos vies. Le présent ne l’est jamais autant que par la trace qu’il laisse dans le souvenir. (J. B.)

John Freeman
Vous êtes ici
Trad. de l’anglais par Pierre Ducrozet
Actes Sud, 96 p.

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