Vous avez Max-le-menteur, qui fut menteur mais qui ne l'est plus. Vous avez Riton, un dur, ami de toujours de Max avec lequel il vient de faire un casse profitable. Max et Riton rêvent d'une retraite tranquille, à l'écart des claques, des macs et des danseuses qui mettent des étoiles dans les yeux des caves et leur vident le porte-monnaie. Mais Riton est un sentimental. Il parle trop à Josy, sa régulière, qui fricote avec Angelo, un jeune qui veut faire son chemin sur les pentes de la Butte Montmartre.

Après, ça tue, ça dessoude pour le fric, pour le flouze, pour l'oseille, pour le jonc, pour le grisbi. Angelo veut mettre la main dessus. Max n'a pas l'intention de le laisser faire. Mais Riton est fragile. C'est mauvais pour un dur de se ramollir avec une fille comme Josy. Il lui raconte tout. Elle le répète à Angelo qui s'empare de Riton et le torture pour connaître la planque où sont cachés les lingots.

«L'osier, dit Max-le-menteur à la fin du massacre, fallait jamais le montrer, jamais en parler, jamais donner de tentations avec; faute de quoi tout de suite, une foule d'innocents se mettaient à avoir des mauvaises pensées.» Alors imaginez les mauvaises pensées, et les mauvaises actions des individus peu innocents qui peuplent le premier roman d'Albert Simonin, Touchez pas au grisbi, une tribu dirait-on aujourd'hui, celle des truands qui fréquentent le même quartier, le même périmètre minuscule où les macs boivent dans les mêmes bistrots et les putes tapinent sur les mêmes trottoirs.

Quand Albert Simonin écrit Touchez pas au grisbi en 1953, il a près de cinquante ans. C'est un coup de maître qui lui vaut la célébrité. Un coup d'écriture, aussi. Car Simonin n'y a pas la plume du tout venant. Il manie l'argot des malfrats, le langage codé des demi-sels. «A mon avis, écrit Pierre Mac Orlan dans sa préface admirative de la première édition, ce roman policier peut entrer dans l'histoire littéraire des patois et des argots de métier. Pour la première fois je découvre un roman dont l'originalité certaine est d'avoir été pensé et écrit dans cette langue d'argot.»

Touchez pas au grisbi deviendra un modèle, presque une marque déposée, celle de l'auteur, fabriquant des dictionnaires à succès d'un langage dont on ne sait, à vrai dire, s'il est inventé en totalité, en partie ou pas du tout, car il n'existe plus depuis longtemps. Le livre deviendra un film signé Jacques Becker, avec Jean Gabin qui ressurgit grâce à lui au premier plan, une musique à l'harmonica, Lino Ventura pour ses débuts au cinéma dans le rôle d'Angelo; une version édulcorée malgré le bruit des mitraillettes alors que le livre a l'atmosphère obscure et désenchantée du meurtre mécanique. On y comprend finalement que le monde des affranchis et celui des caves a quelque chose en commun, l'ennui des existences tracées.

Une dizaine d'années après la sortie de Touchez pas au grisbi, Albert Simonin scénarisera un autre film à partir d'un autre de ses livres, Grisbi or not grisbi, une parodie jubilatoire, une réalisation de Georges Lautner sur des dialogues de Michel Audiard qu'on se récite désormais dans les soirées branchées et qui, dans la veine comique, promène le même désenchantement sur la condition humaine: «Les cons ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît.»