Françoise Sagan. Bonjour Tristesse. Un Certain Sourire. Dans un mois, dans un an. Aimez-vous Brahms...Les Merveilleux Nuages. La Chamade. Le Garde du cœur. La Laisse. Les Faux-Fuyants. Les neufs chez Julliard. De 132 à 244 p.

Françoise Sagan. Au Cinéma. L'Herne. 116 p.

Bonne nouvelle pour les admirateurs de Sagan: avant la sortie, le 11 juin, du film que lui consacre Diane Kurys, avec Sylvie Testud dans le rôle-titre, les Editions Julliard rééditent neuf de ses romans. Cela grâce à l'obstination de son fils unique Denis Westhoff, photographe né en 1962, qui a accepté les 600000 euros de dettes liés à la succession de sa mère afin de pouvoir en gérer l'héritage littéraire. Trois ans et demi après la mort de cette dernière en septembre 2004, on retrouve donc son regard mélancolique et sa frange balayée sur sept couvertures aux couleurs vives, encadrées par le blanc juvénile de Bonjour Tristesse (1954) et le noir humoristique des Faux-Fuyants (1991). S'y ajoute, dans la collection des Carnets de L'Herne, un bref volume sur le cinéma avec notamment un bel hommage à Ava Gardner et un portrait de Fellini en plein tournage de L'Intervista à Cinecittà: «C'était l'empereur, le roi, le tyran et surtout, semblait-il aussi, l'ami de chacun et le tsar de tous.»

Relire ces neuf romans permet de se replonger dans un univers dont les personnages, des femmes pour la plupart, éprouvent le désenchantement du cœur et des sens (Bonjour Tristesse), la rupture annoncée (Un Certain Sourire), la vanité de l'amour (Dans un mois, dans un an), l'annonce de la vieillesse (Aimez-vous Brahms...), la jalousie (Les Merveilleux Nuages), le confort préféré à l'amour (La Chamade) ou la sujétion amoureuse (La Laisse). Seuls Le Garde du cœur et Les Faux-Fuyants échappent au conflit habituel du «jeu d'amour, la tendre guerre» pour se tourner, non sans humour, l'un vers le roman policier léger, l'autre vers l'étude de mœurs opposant Parisiens et provinciaux.

Risquons-nous à quelques remarques en zigzag à propos de ces neuf romans, à commencer par leur titre et leur épigraphe. Bonjour Tristesse vient d'un poème d'Eluard, cité in extenso. Un Certain Sourire (dédié à Florence Malraux), de Mozart, avec cette formule de Roger Vailland: «L'amour c'est ce qui se passe entre deux personnes qui s'aiment.» Dans un mois, dans un an (dédié à Guy Schoeller) s'inspire de Racine pour le titre et de Shakespeare pour l'épigraphe: «Il ne faut pas commencer à penser de cette manière, c'est à devenir fou.» Les Merveilleux Nuages doit son titre à l'un des Petits Poèmes en prose de Baudelaire, cité en ouverture. Dédié à ses parents, La Chamade (roulement de tambour qui annonce une capitulation) renvoie à ces vers de Rimbaud: «J'ai fait la magique étude/Du Bonheur, que nul n'élude.» Si La Laisse n'a pas plus d'épigraphe qu'Aimez-vous Brahms..., Les Faux-Fuyants (dédié à son fils Denis) en compte deux, légèrement ironiques, dus à Virgile: «Labor omnia vincit improbus» et à la sagesse beauceronne: «Qui moissonne en juin récolte la tempête.»

Françoise Sagan, qui a déniché son pseudonyme chez Proust, son écrivain de prédilection, a des lectures - ce qui se voit dans l'aisance, la légèreté, la retenue de sa langue. Au fil des pages, on note chez elle des allusions à de nombreux auteurs: Sartre et Stendhal (Un Certain Sourire); Proust, Balzac, Flaubert, Racine, Stendhal, Baudelaire (Dans un mois, dans un an); David Garnett (Aimez-vous Brahms); Proust, La Fontaine, Apollinaire, Faulkner (La Chamade)... Il lui arrive de balancer des maximes dont ne rougirait pas un moraliste, une once de cynisme en sus: «On aime bien que les gens auxquels on fait du mal soient gais. Ça dérange moins.» Ou bien: «Quitte à mourir mitraillé, autant mourir poliment. Déjà que tout craquait en France, si le vernis en faisait autant ils étaient fichus.»

On a souvent dit de ses personnages qu'il s'agissait d'oisifs appartenant à un petit monde parisien doré. Pourtant, Aimez-vous Brahms... et Le Garde du cœur ont pour héroïnes des femmes dans la quarantaine qui gagnent leur vie, l'une comme décoratrice, l'autre comme scénariste. Pourtant, c'est le manque d'argent qui constitue le ressort de La Chamade, de même que la dépendance du héros de La Laisse est autant économique qu'affective. Quant aux décors de ses romans, ils sont plus variés et plus exotiques qu'on ne croit: la Floride dans Les Merveilleux Nuages, Hollywood dans Le Garde du cœur et même la Beauce profonde dans Les Faux-Fuyants, où Loïc passé sans transition du Quai d'Orsay à la moisson en vient à «regretter toute une vie de campagne qu'il n'avait pas eue». Sans oublier une belle description de l'aéroport d'Orly dans La Chamade ou d'un champ de courses dans La Laisse.

Qu'est-ce qui revient comme un leitmotiv dans l'œuvre? Sans doute le thème de l'amour non partagé, de la solitude. C'est la tristesse qui «sépare des autres» la jeune Cécile (Bonjour Tristesse), la rupture qui rend Dominique «à nouveau seule» (Un Certain Sourire), le fait d'être «maintenant vieille», donc délaissée, que redoute Paul (Aimez-vous Brahms...), c'est encore la rupture qui «installe un grand vide» chez Josée (Les Merveilleux Nuages)... La solitude, dont son amie Florence Malraux confiait qu'elle était insupportable à Sagan: «Plus que de la drogue, elle ne pouvait se passer de compagnie.»