PROMENADES ITALIENNES (2/3)

A Rome, sur les traces d’Ennio Flaiano

Maître de l’instantané, le romancier et journaliste romain a écrit pour Fellini les scénarios de «La strada», de «La dolce vita» et de «8 ½». Suivre son écriture distraite et précise, c’est comme ouvrir de nouveaux continents

Samuel Brussell, écrivain et collaborateur du «Temps», nous entraîne dans ses déambulations en Italie à la rencontre de trois conteurs qui ont porté haut l’art de capter la vie. Cette semaine, Ennio Flaiano (1910-1972)

Episode précédent:

A Venise, sur les traces de Gasparo Gozzi

Fellini, avec qui Flaiano eut une amitié tumultueuse, disait qu’un film n’est rien d’autre qu’une sensation: «Le film est déjà là, avant d’avoir une seule image – il ne s’agit que de matérialiser cette sensation en faisant le film.» Cette magie de la sensation, on la retrouve chez Ennio Flaiano: on ouvre n’importe lequel de ses livres, à n’importe quelle page, et le timbre de la voix – le décor – est là. On se promène dans la page comme à travers les places et les rues d’une ville – Rome, la capitale détestée et aimée, scène universelle du cinéma à l’époque; Paris, où il rencontre le chancelier des Editions Gallimard qui feint de ne connaître aucun écrivain italien; Séville, où il passe deux jours, «le temps qu’il faut pour ne rien y comprendre»; on voyage en train à bord du MOB dans les vallées de l’Oberland bernois, attentif au paysage, aux accents, aux conversations, aux silhouettes, à la typographie et aux nouvelles du journal local, peut-être le Journal du Pays-d’Enhaut ou son prédécesseur.

Une seule passion

Ennio Flaiano est un maître de l’instantané, ses épigrammes sont autant de cartes postales dont l’écriture, distraite et précise, nous est familière; une âme rêveuse habite chacune de ses phrases: «Je n’ai jamais eu qu’une seule opinion, qu’une seule grande passion historique: j’ai toujours été du côté de Carthage.» «Et même le Progrès, qui avec l’âge s’était assagi, vota contre.» «Je me méfie tellement du futur, que je ne fais de projets que dans le passé.» De telles confidences vous ouvrent de nouveaux continents.

Je suis allé sur les traces de Flaiano à Rome, à la terrasse du café Rosati, piazza del Popolo, où il donnait ses rendez-vous; à Fregene, au bord de la mer, où il vivait avec sa femme Rosetta, la sœur du compositeur Nino Rota, et leur fille Luisa, dite «Lè-Lè»; amoureux de la pinède et des dunes, il allait travailler avec Fellini au restaurant La Pineta; à Pescara, sa ville natale sur l’Adriatique… et à Genthod, sur le Léman, où sa présence me fut révélée par la lettrée Diana Rüesch, bibliothécaire inspirée des Archives cantonales de Lugano.

Un sexe énorme

«La première rencontre entre Fellini et Mastroianni eut lieu à Villa dei Pini, à Fregene, raconte Costanzo Costantini, l’ami journaliste du Messaggero. Flaiano était là. Fellini proposa à Mastroianni le rôle du reporter dans La dolce vita. Il parla à Mastroianni du film et du rôle qu’il aurait dû avoir de façon très vague. C’est alors que l’acteur lui demanda: «Je peux voir le scénario?» «Ennio, montre un peu le scénario à Marcello», lança Fellini à Flaiano. Flaiano lui tendit le script: à l’intérieur il n’y avait qu’un dessin pornographique qui représentait un homme au sexe énorme avec une myriade de sirènes qui nageaient tout autour de lui, tel un ballet avec Esther Williams.»

Ce souvenir a le parfum de cette ère cinématographique où l’imagination et la réalité ne faisaient qu’un, où les vies de tous ces comparses s’entremêlaient dans une même et vaste histoire. En suivant l’ombre de Flaiano, on est projeté dans les pages d’un livre dont la trame se poursuit sans fin.

Agents du fisc

A Lugano, Diana Rüesch, à qui j’allai rendre visite, m’offrit un petit volume de Flaiano: Cristo torna sulla Terra – Le Christ est retourné sur la Terre. C’était une lettre d’amour de Flaiano à sa fille Lè-Lè, une parabole qui n’était pas sans rappeler le chaos de La dolce vita, dont il avait écrit de nombreuses scènes: «Le Christ est revenu sur la Terre et il est assailli par les photographes et les chasseurs d’autographes. Parmi eux se trouvent des espions, des provocateurs, des malfrats, des agents du fisc, des obsédés sexuels… Il y a même des sociologues, quelques structuralistes et des cybernéticiens qui accompagnent des acteurs de cinéma. La télévision est là. On lui demande de faire une déclaration. Jésus dit: «Le temple est dans ton cœur, nul n’est prophète en sa patrie.» Etc. La foule commence à hurler: «Des miracles!» Jésus guérit quelques névrosés, il convertit un prêtre. «Encore!» criait la foule. «Nous on n’a rien vu.»

«Jésus continua à faire des miracles, écrit-il. Un homme lui envoya sa fille malade et il lui dit: je ne te demande pas de la guérir, mais de l’aimer. Jésus regarda cette enfant, il l’embrassa et il dit: «En vérité, cet homme m’a demandé ce que je pouvais faire.» «Et, ayant prononcé ces paroles, conclut Flaiano, il disparut dans une immense lumière, laissant la foule commenter ses miracles et les journalistes les décrire.»

Genthod-Bellevue

Lè-Lè, la fille de Flaiano, était malade depuis tout enfant. Rosetta et Flaiano lui avaient trouvé un refuge à Genthod-Bellevue, à l’Institut Clairmatin, tenu par deux éducatrices inspirées. Plus d’une fois, je me suis aventuré dans cette propriété ombragée avec des arbres centenaires, qui domine un pré où paissent des moutons; j’ai regardé jouer les enfants et j’ai senti cet «amore purissimo» – l’amour si pur qu’avait ce père pour sa fille et qui traverse toute son œuvre, à peine voilé par la politesse de l’ironie, par la douceur de la nostalgie.


Samuel Brussell, écrivain et collaborateur du Temps, nous entraîne dans ses déambulations en Italie à la rencontre de trois conteurs qui ont porté haut l’art de capter la vie. Cette semaine, Ennio Flaiano.

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