Cinéma

Rome, ville ouverte aux gags

Avec «To Rome With Love», Woody Allen adresse une lettre d’amour à la comédie italienne

To Rome with Love s’ouvre sur le nec plus ultra en matière de cliché: un plan circulaire sur le trafic de la Piazza Venezia. Carrousel coloré pétaradant de Vespa qui nous renvoient aux vacances romaines, au scooter qu’Anna Magnani achète à un suborneur dans Bellissima, à celui que chevauche Nanni Moretti dans Cher Journal.

Le film ne s’appelle pas From Rome, mais To Rome. Ce n’est pas une carte postale à vague valeur documentaire que Woody Allen nous envoie, mais bien une déclaration d’amour à la Ville éternelle. Pas dupe, le cinéaste approche le policier qui règle la circulation. Celui-ci se tourne vers le spectateur pour lui vanter le potentiel romantique de sa ville.

Au gré de films mineurs (Escrocs mais pas trop, Anything else), l’inspiration de Woody Allen a marqué des signes de faiblesse dans les années 90. Après l’inepte Melinda et Melinda, le cinéaste a tourné le dos à New York, à ses thèmes de prédilection – la psychanalyse, la judéité. Sollicité par le Vieux Continent, le cinéaste a trouvé une nouvelle jeunesse à Londres, Barcelone ou Paris.

Délocalisé à Rome, il lance une multitude de personnages sur quatre trajectoires qui s’effleurent sans jamais se rencontrer. Du côté américain, il y a d’abord la charmante Hayley, tombée amoureuse du beau Michelangelo, avocat de gauche.

Reconduisant pour notre plus grand plaisir son désopilant personnage d’hypocondriaque, Woody Allen revient devant la caméra pour la première fois depuis Scoop (2006) dans le rôle de Jerry, le père de Hayley. Metteur en scène d’opéra réputé pour ses ratages, il se sent dans l’antichambre de la mort depuis qu’il est à la retraite. Il est marié à une psychiatre (Judy Davis), laquelle diagnostique chez son conjoint «le seul cerveau à trois Ça».

Autre Américain à Rome, John (Alec Baldwyn), revenu sur les lieux de ses études, rencontre un jeune concitoyen (Jesse Eisenberg) dont on découvre qu’il s’agit de lui-même, blanc-bec sur le point de succomber aux charmes de Monica (Ellen Page), une manipulatrice redoutable.

De côté italien, on trouve Antonio (Alessandro Tiberi) et Milly (Alessandra Mastronardi), de jeunes mariés montés à Rome pour rencontrer des oncles et tantes influents. Mais Milly se perd en allant chez le coiffeur et, suite à un malentendu, Anna (Penélope Cruz) fait irruption dans la chambre d’Antonio. Le malheureux est obligé de faire passer la call-girl pour son épouse…

Enfin, il y a Roberto Benigni dans le rôle de Leopoldo Pisanello, un modeste employé de bureau soudain happé par la gloire. Un beau matin, il devient la coqueluche des médias. Les paparazzi le traquent, les journalistes se battent pour l’exclusivité de son opinion sur la météo…

Lorsque son quart d’heure de gloire est passé et que, désemparé, Leopoldo cherche à se rappeler au bon souvenir de ses fans amnésiques, planté au milieu de la chaussée, le pantalon baissé, vociférant: «J’ai un scoop! Je porte des caleçons!», Benigni est pleinement lui-même, piccolo diavolo exubérant. En même temps, il s’insère harmonieusement dans l’univers de Woody Allen, dont il exalte la dimension absurde.

De même, sans céder un pouce de sa spécificité, le réalisateur américain marche sur les traces des grands maîtres de la comédie italienne. Roberto Benigni fait le lien avec Fellini, dont l’esprit descend sur To Rome With Love lorsqu’il s’agit de railler les dérives médiatiques, la superficialité du monde moderne et sa vulgarité.

Extrêmement habile, le montage donne l’impression que les quatre histoires se déroulent en une journée. Hormis les dérives adultérines d’Antonio et Milly, les autres récits durent des semaines, voire des mois. Dans la Ville éternelle, le temps est malléable. Les registres et les niveaux de réalisme diffèrent: marivaudage et vaudeville, mélancolie diffuse lorsque le fantôme des étés futurs s’invite dans le présent, satire et nonsense

Quant à Woody Allen, très en verve, il balance de délectables punchline: il se défend d’avoir jamais été communiste, lui qui ne peut même pas partager sa salle de bains, ou d’être un requin du show-biz, «à peine une méduse»…

Enfin, il a à nouveau une de ces idées renversantes qui font le sel de son cinéma – la mère qui envahit le ciel de Manhattan (New York Stories), le comédien flou (Deconstructing Harrry) ou l’homme caméléon (Zelig).

Le beau-père de Hayley, Giancarlo (le ténor Fabio Armiliato), croque-mort de son état, chante merveilleusement bien sous la douche. Jerry l’incite à passer une audition. Elle s’avère catastrophique: l’homme n’a une voix d’or qu’en se savonnant. La méduse du show-biz monte alors un Pagliacci avec Paillasse sur scène dans une cabine de douche. Le public de la Scala est enthousiaste. Celui de To Rome With Love émerveillé d’avoir retrouvé Woody Allen en pleine forme.

VVV To Rome With Love, de Woody Allen (Etats-Unis, Italie, Espagne, 2012), avec Woody Allen, Judy Davis, Ellen Page, Roberto Benigni, Penélope Cruz, Fabio Armiliato, 1h42.

Reconduisant son amusant personnage d’hypocondriaque, Woody Allen revient devant la caméra

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