Le sacre d’un poète des matières. Le jury du Temps a distingué l’Italien Romeo Castellucci, artiste qui pétrit la glaise de nos mythes, s’enracine dans la lettre pour qu’éclosent sur scène des visions fantastiques. Né dans la cour d’honneur du Palais des Papes au Festival d’Avignon en 2008, son Inferno, d’après La Divine Comédie de Dante, recueille 13 voix. Une œuvre au noir qui marque le règne d’Hortense Archambault et de Vincent Baudriller à la tête du festival.

Lire notre article principal: Vingt spectacles indispensables pour un XXIe siècle sous haute tension 

Le triomphe de Romeo Castellucci est encore renforcé par 33 nominations – pour d’autres pièces – qui en fait, pour notre jury, la grande figure théâtrale du XXIe siècle. Derrière lui se bousculent des écorchés magnifiques: la Brésilienne Christiane Jatahy et son What if They Went to Moscow?, inspiré des Trois Sœurs de Tchekhov, à l’affiche de la Comédie de Genève en 2018, se placent en deuxième position, avec 11 suffrages; le Polonais Krzysztof Warlikowski et son (A)pollonia déchirant, présenté aussi à la Comédie en 2010, occupent le troisième rang; le Bernois Milo Rau se positionne, lui, à la deuxième place des artistes les plus nommés, avec 28 nominations, pour une demi-douzaine de spectacles cités.

Mais au-delà de ce plaisir mêlé d’excitation que procurent des classements forcément discutables et provisoires, quels enseignements en tirer? Tentative d’interprétation en cinq actes.

Accoucheur d’humanité

Avec Romeo Castellucci, c’est un plasticien et un lecteur intrépide qui est consacré. L’enfant de Cesena, qui créait en 1981 avec sa sœur Claudia et Chiara Guidi la Societas Raffaello Sanzio – hommage au peintre Raphaël –, est de la race des voyants. Il n’interprète pas un texte, il le pénètre comme dans une grotte et en extrait une fantasmagorie hallucinante.

Jeune critique ailé, le Français Ronan Ynard, qui a lancé sa chaîne YouTube sous le nom de Ronan au théâtre, a vu et revu la captation d’Inferno.

«J’étais trop jeune au moment de la création en 2008, mais je l’ai visionné par parties à maintes reprises et dans son intégralité pendant le confinement. Ce spectacle, c’est la légende d’Avignon. Il ne pouvait surgir que de ce cadre archaïque et stupéfiant qu’est le Palais des Papes. Je n’oublierai jamais l’ouverture, ce moment où l’artiste avance vers la foule de la cour et se présente: «Je suis Romeo Castellucci.» A cet instant, une demi-douzaine de chiens-loups l’entourent et se jettent sur lui. Y a-t-il façon plus forte de plonger dans Dante et de nous dire «Je m’offre à vous»?»

Romeo Castelluci a parfois scandalisé, souvent perturbé comme dans son sidérant Go down, Moses, au Théâtre de Vidy en 2014. Mais qu’il dialogue avec Dante, qu’il rappelle le chant émancipateur des Noirs américains, qu’il se frotte à Moïse, c’est toujours porté par les écritures, fussent-elles saintes.

«Chacun de ses spectacles peut se lire comme un poème, explique Danielle Chaperon, professeure de dramaturgie et d’histoire du théâtre à l’Université de Lausanne. Il propose des réseaux de significations électrisantes, ne clôture jamais le sens. Il fait aussi apparaître ce que la bienséance réprouve, nos corps abîmés, défigurés par la mort. Il libère le refoulé, au fond.»

Comme le Polonais Tadeusz Kantor qui marquait les esprits dans les années 1970 avec sa Classe morte, Castellucci sculpte le visage de notre humanité, avec une intransigeance qui n’a d’égale que sa compassion.

Héraut en majesté

Il n’y a pas si longtemps, on les opposait. Au Festival d’Avignon en 2005, spectateurs et critiques étaient même sommés de choisir leur camp. Il y avait d’un côté les artistes de la scène plasticiens, les modernes, donc, où s’illustraient le Flamand Jan Fabre, mais aussi Romeo Castellucci. De l’autre côté, les partisans d’un théâtre de texte se revendiquaient de Jean Vilar qui a su rendre partageables Corneille et Shakespeare. Cette fracture paraît aujourd’hui révolue, comme le note Danielle Chaperon et l’atteste notre palmarès.

Wajdi Mouawad, cité 28 fois et distingué pour son phénoménal Tous des oiseaux – nommé huit fois –, est le champion de cette veine épique. L’auteur et metteur en scène d’origine libanaise rassemble depuis vingt ans des milliers d’aficionados bouleversés par des pièces qui plongent dans la tourmente moyen-orientale et éclairent nos identités enchevêtrées. Servies par des acteurs hors du commun – arabes, israéliens, français, canadiens –, ses épopées en forme d’enquête captivent comme les séries télé les plus amphétaminées.

Génie du scénario, certes. Mais aussi bonheur de la langue, comme le souligne l’historien du théâtre Georges Banu. «Wajdi Mouawad écrit l’épopée des temps modernes. Il allie la puissance d’entraînement d’une intrigue captivante parce qu’enracinée dans notre histoire et celle d’une langue lyrique.»

Combat de femmes

Le palmarès ne le dit sans doute pas assez. Ce siècle marque l’affirmation de femmes metteuses en scène, statut qui a longtemps été l’apanage des hommes. Symbole: la Brésilienne Christiane Jatahy et son formidable What if They Went to Moscow? se placent en deuxième position, portés par les critiques romands. Svelte comme un fakir, cette cinéaste et femme de théâtre déplace les lignes, qu’elle transpose La Règle du jeu, le film de Jean Renoir, à la Comédie-Française, ou qu’elle propose au spectateur de voir deux fois le même soir Les Trois Sœurs, au cinéma et au théâtre.

«Je n’étais pas attiré de prime abord par ce concept, raconte Ronan Ynard, qui a retenu What if They Went to Moscow? dans sa sélection. J’ai commencé par le film tourné en direct et j’ai été saisi. Tout était fort: les comédiennes, la façon don

t la caméra les dévoilait, le récit qui découlait de cela. Je me suis dit qu’il était inutile de voir la version scénique. J’y suis quand même allé et j’ai été de nouveau bouleversé. De manière surprenante, le lien que les interprètes instauraient avec nous était encore plus intime qu’au cinéma.»

L’Espagnole Angelica Liddell secoue aussi en ce XXIe siècle naissant. Ceux qui ont entendu, en 2010 au Festival d’Avignon, sa fureur dans La Casa de la fuerza sous le ciel du cloître des Carmes, ne l’ont jamais oubliée. L’artiste affronte ses démons, une mère étouffe-chrétien, un père franquiste. Elle orchestre des colères dans des pièces qui sont des exorcismes, à l’image de son déchirant Una costilla sobre la mesa: Madre, à Vidy en 2018. Ses messes noires, en réalité des poèmes d’amour, entament les âmes.

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Enquêteurs à la mode helvétique

Le Suisse Milo Rau sur les talons de Romeo Castellucci. La présence, très haut, de ce sociologue de formation n’est pas à vrai dire une surprise. Lecteur de Pierre Bourdieu comme de George Steiner, de Marx comme des chroniques faits divers de nos journaux, ce baroudeur conçoit la scène comme une agora où s’expriment les témoins, parfois des acteurs professionnels, de nos tragédies. Chacun de ses spectacles est une fenêtre ouverte sur l’enfer, une chambre d’écoute, l’espace parfois aussi d’une reconstitution de crime, comme dans La Reprise. Histoire(s) du théâtre (1). A Vidy, en 2018, le spectateur découvrait comment un jeune Belge gay d’origine marocaine avait été assassiné par trois hommes de son âge à Liège.

Théâtre documentaire et politique, donc, mais sans thèse, souligne Eric Vautrin, dramaturge du Théâtre de Vidy. «Qu’il projette Oreste à Mossoul, première capitale du califat de Daech, ou qu’il reconstitue le studio meurtrier de la Radio-télévision des Mille Collines qui a poussé en 1994 au Rwanda des Hutus à assassiner des Tutsis, il ne fait jamais la leçon. Il propose des dispositifs ultrasensibles qui invitent à prendre le temps de penser. Son théâtre dévoile sans asséner de jugement.»

Autre enquêteur distingué, le Soleurois Stefan Kaegi. Avec le collectif Rimini Protokoll, l’artiste met à nu nos objets fétiches, nos mythologies. Se souvenir ici de Mnemopark, à Vidy en 2007: des modélistes à la retraite faisaient tourner leurs trains électriques dans un décor bucolique, une Suisse miniature. Se rappeler encore Nachlass – Pièces sans personnes, conçu avec Dominic Huber. Le visiteur parcourait une nécropole de poche, huit chambres, autant d’absents et de rituels imaginés par les défunts avant leur mort.

L’Europe des artistes

Romeo Castellucci, Thomas Ostermeier, Ariane Mnouchkine toujours – nommée 9 fois pour trois spectacles –, Omar Porras, la Suissesse Emilie Charriot, etc. Notre panthéon ne libère pas seulement une polyphonie de songes et de pratiques. Il dessine, selon l’expression d’Eric Vautrin, une Europe du théâtre. «Ce palmarès consacre un dialogue européen. Les artistes et les œuvres circulent, les regards se modifient, les différences s’affinent sans s’annuler. La place qu’a prise la Suisse dans ces échanges est précieuse.»

Epilogue (provisoire)

Qui a prétendu que le théâtre contemporain était réservé à des happy few? Notre palmarès consacre certes des aventures formelles aussi exigeantes qu’excitantes. Mais qui a vu Richard III empoigné par Thomas Ostermeier à l’Opéra de Lausanne, qui s’est précipité au Cinérama à Genève et à la Comédie pour jouir de la double face des Trois Sœurs recadrée par Christiane Jatahy, qui a tremblé devant Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad, en 2019 au festival La Bâtie, sait que ces spectacles électrisent les plus béotiens. Le cercle des magnétisés ne demande qu’à s’élargir. Vivement demain.