lyrique

Roméo et Juliette, chant d’amour et de mort

La tragédie «I Capuletti e i Montecchi» de Bellini fait vibrer le public à l’Opéra de Zurich. La mezzo américaine Joyce DiDonato campe un Roméo de feu, face à une jeune soprano en Juliette

Roméo et Juliette, chant d’amour et de mort

Lyrique La tragédie «I Capuleti e i Montecchi» de Bellini fait vibrer le publicà l’Opéra de Zurich

Joyce DiDonato campe un Roméo de feu, face à une jeune soprano en Juliette

Une tragédie romancée, Roméo et Juliette? A écouter la musique de Bellini, on peine à croire que la mort guette les deux amants. I Capuleti e i Montecchi regorge de cantilènes à se pâmer. Tout cela est si beau! Bellini joue les prolongations à la fin de l’opéra avec un dernier tableau sensiblement différent de celui de Shakespeare. Roméo avale un poison mortel face au corps inanimé de Juliette qu’il croit morte et, tandis qu’il agonise et respire encore, celle-ci se réveille peu après.

Il faut les mélodies délicatement ourlées d’un maître du bel canto pour passer outre un dénouement aussi absurde. Il faut aussi le tempérament de feu d’une Joyce DiDonato en Roméo (qui ouvrira le Festival de Verbier avec James Levine le 17 juillet) et la fragilité extrêmement touchante de la jeune Olga Kulchynska en Juliette (une prise de rôle!) pour porter l’émotion à son comble. A l’Opéra de Zurich, les deux cantatrices sont très applaudies ces jours-ci, tant leurs timbres se marient admirablement.

Rien n’est pire qu’un accompagnement banal, du style «poum poum», dans cette musique. Or Fabio Luisi, directeur musical du Philharmonia Zürich (anciennement à l’OSR), s’y entend à merveille pour accompagner les voix. Il laisse les musiciens – les solos des vents surtout – déployer des trésors d’expressivité. Le seul décalage tient à la scénographie, à l’atmosphère sombre et oppressante, plus évocatrice d’un pays du bloc communiste (ou postcommuniste) des années cinquante et soixante que de Vérone au XIIIe siècle.

Mais est-ce vraiment un problème? Après tout, l’histoire de Roméo et Juliette est éternelle, et les conflits claniques sont plus à l’ordre du jour que jamais.

Comme souvent dans les mises en scène d’aujourd’hui, l’action se joue dès l’«Ouverture». Christof Loy profite du prélude instrumental pour revenir sur les antécédents du drame. Pour lui, Juliette est une victime impuissante, abandonnée à elle-même, enfermée dans la demeure de son père Capellio, chef des Capulets.

Sitôt le rideau levé, on entre de plain-pied dans cette demeure aux parois défraîchies. La bâtisse pivote sur elle-même, laissant entrevoir diverses pièces de la maison, salon, salle de bains, chambre à coucher. Les images sont cadrées de manière cinématographique. Ce sont des instantanés tirés de la vie de Juliette qui remontent à son enfance.

On la voit d’abord en petite fille, habillée dans une robe de mariée (c’est qu’elle est promise à Tebaldo). On la voit plus grande, comme prostrée. On devine que son père a probablement abusé d’elle. Juliette attend qu’un homme vienne la sauver dans cette maison jonchée de cadavres (le conflit sanguinaire entre les Capulets et les Montaigus).

Or, Roméo est chanté par une femme. Christof Loy joue sur le travestissement. Il saupoudre l’action d’allusions à cette ambiguïté, avec une scène entière où certaines femmes dans un chœur s’avèrent être des hommes. Il introduit un personnage exogène, qu’il a nommé Der Begleiter , dont les traits androgynes évoquent quelque peu la figure de Tadzio – en plus mûr – dans Mort à Venise de Visconti. Cet «accompagnateur» protège Roméo et Juliette tout en précipitant l’enchaînement des événements. Soit un ange gardien très ambigu, qui tend le poison de la mort à Roméo.

Dès son premier air, Joyce Di Donato campe formidablement l’amant guerrier. La voix est tour à tour tranchante comme une lame (avec quelques écarts d’intonation parfois) et cajoleuse dans de magnifiques nuances mezza voce . Et ses graves sont superbes! La soprano ukrainienne Olga Kulchynska, 25 ans, fait de Juliette une «femme fragile» très émouvante. L’aigu est rond et éclatant, et elle sait modeler ses nuances avec art. Autre belle surprise: le ténor français Benjamin Bernheim développe des lignes élégantes et ardentes en Tebaldo. Le baryton-basse Roberto Lorenzi présente une voix de velours en Lorenzo, alors qu’Alexeï Botnarciuc, un peu engorgé, déçoit en Capellio. Les voix masculines du Chœur de l’Opéra de Zurich, très sollicitées, participent au succès du spectacle.

L’image de Juliette, esseulée dans sa chambre à coucher en robe de mariée, résume son drame. Elle est comme condamnée à mourir, incapable de briser ses propres chaînes pour éclater en pleine lumière.

I Capuleti e i Montecchi, de Vincenzo Bellini, jusqu’au 12 juillet. www.opernhaus.ch

Dès son premier air, Joyce DiDonato campe formidablement l’amant guerrier

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