Lhahl, cinquième réincarnation d'une grande mystique tibétaine du XIVe siècle, gardienne du très ancien et mystérieux Bouddha d'azur, s'est-elle convertie à la pensée du président Mao (nous sommes en 1976) et va-t-elle faire allégeance à Pékin à l'occasion de sa réapparition? Une grande cérémonie est en tout cas orchestrée par l'occupant chinois dans une vallée retirée du Tibet, où convergent toutes les ethnies, toutes les couches sociales, toutes les obédiences religieuses de ce pays martyrisé du toit du monde.

Ce grand rassemblement nous vaut des images splendides de Cosey, offertes comme un cadeau au lecteur, dans le dernier livre qu'il signe chez Dupuis, Le Bouddha d'azur. Elles sont de surcroît extrêmement bien documentées, l'auteur vaudois ayant assisté à des fêtes similaires et nombre de portraits de pèlerins de Lhassa, du Mustang, du Ladakh ou du Zanskar sont inspirés de ses propres photos: «Je n'ai pas pu m'empêcher de les dessiner tous, avoue-t-il, et pour une fois je n'ai pas «économisé» la matière en prévision de futurs albums.»

Plus tôt dans le livre, trois belles pages montrent les diverses représentations de Bouddha que l'auteur a croisées dans plusieurs pays d'Asie: «Là, c'était un peu une nécessité, pour montrer en quoi mon Bouddha, imaginaire, était si différent des autres, il fallait que je les montre à des lecteurs pas forcément spécialistes.»

Ces plages hors de toute action ne sont pas les seules ruptures narratives de ce grand récit initiatique d'amour, d'amitié et de découverte de soi: à un moment donné, Cosey se met hors champ pour expliquer, à travers la plume du jeune Anglais Gifford «Porridge», devenu professeur aux Etats-Unis, comment celui-ci a été retrouvé de la plus improbable façon par Lhahl, pour un happy end différé après trois fausses pistes d'épilogues tragiques.

Lhahl et Porridge tombent amoureux au premier regard, dans les vapeurs d'une source chaude en plein champ de neige. Mais leur impossible histoire est brutalement interrompue avant d'avoir commencé, par l'arrivée des troupes chinoises. L'étranger doit fuir, pendant que la jeune tulku (réincarnation) est arrêtée. Et le premier épisode se concluait par des cases rares chez Cosey, silhouettes noires de soldats et de temples en feu sur fond rouge sombre, inspirées sans doute de Milton Caniff et loin de la palette habituelle du dessinateur.

La présence chinoise est beaucoup plus envahissante dans ce deuxième épisode, treize ans plus tard, et Gifford médite dans les décombres du monastère qui l'avait recueilli, parlant musique aux esprits des jeunes moines qui étaient devenus ses amis, tombés sous les balles des occupants. Il est retourné clandestinement au Tibet pour retrouver la fillette qui l'avait ébloui, et qui a pu échapper aux griffes des Chinois.

«Je ne suis plus la cinquième Lhahl, je suis déliée de mon statut de tulku», sont les premières paroles de la jeune femme à Porridge, qui ne comprend pas encore que c'est pour le suivre. Une façon pour Cosey de montrer la décontraction de la spiritualité tibétaine: «Les réincarnations font partie des traditions, mais parmi les tulkus, certains refusent leur rôle. Cela ne pose aucun problème, personne n'en fait un drame.»

Lhahl ne veut pas «suivre le programme», mais elle n'échappe pas à son destin, même si, cette fois, il ne sera pas funeste: si elle refuse son rôle, c'est qu'elle ne veut pas de son «parèdre», son compagnon de réincarnation, et lui préfère l'homme qu'elle aime. Mais tous les indices démontrent que le parèdre, c'est bel et bien l'exotique Porridge: «En voulant fuir son destin, elle l'accomplit, comme Œdipe qui, malgré sa fuite pour l'éviter, tuera son père. L'idée de base était de reprendre la structure de la tragédie grecque, mais à l'envers, la tragédie pour une fois finit bien...»

A la place des discographies qui accompagnaient les albums de Jonathan, c'est une bibliographie sur la spiritualité tibétaine qu'on retrouve cette fois à la fin de l'album: «Comme je me suis permis de divaguer sur des thèses spirituelles, notamment en inventant ce Bouddha creux, tout en y mêlant des thèses orthodoxes, j'ai voulu suggérer aux lecteurs d'aller voir ces livres pour y trouver la vraie information!»

Bernard Cosey:Le Bouddha d'azur t.2, 80 p., Dupuis.

Cosey dédicace cet après-midi, samedi, à la librairie Raspoutine, 24, r. Marterey à Lausanne, en compagnie d'André Juillard (voir Samedi culturel du 4 novembre).