Ronan Farrow aimerait qu’on s’intéresse à lui pour autre chose que ses yeux bleus, son histoire familiale et son visage d’ange blondinet. A son dernier article, par exemple, paru dans la revue Foreign Policy, corédigé avec Shamila Chaudhary qui était chargée de la politique afghane à la Maison Blanche pendant qu’il travaillait avec Hillary Clinton au département d’Etat. Il y appelle à demander des comptes aux entreprises américaines de high-tech qui aident les dictateurs à censurer Internet. Ou à son prochain livre, prévu pour 2015. Il a déjà le titre : La Boîte de Pandore : comment l’aide militaire américaine produit les ennemis de l’Amérique. L’éditeur (Penguin) annonce des révélations décapantes sur la politique étrangère des Etats-Unis. Mais rien à faire : Ronan Farrow a un physique de playboy. Il est fils de stars (Mia Farrow et Woody Allen). Ses exposés les plus brillants sur les effets pervers de l’aide humanitaire ne peuvent pas rivaliser avec la saga familiale qui le poursuit.

Récemment, la machine à «pipoliser» s’est emballée quand sa mère, l’héroïne de Rosemary’s Baby, a laissé planer la possibilité que Ronan soit en fait le fils de Frank Sinatra, qui a été son premier mari entre 1966 et 1968 et qu’elle a toujours continué à voir après leur divorce. La question lui était posée en octobre au détour d’une interview dans le Vanity Fair américain, vingt ans après sa spectaculaire rupture avec Woody Allen. «Ronan est-il le fils de Frank Sinatra ?», a demandé de but en blanc la journaliste Maureen Orth. «Peut-être», a répondu Mia Farrow. La rumeur courait depuis longtemps : la famille Sinatra couve Ronan comme l’un des siens et il a assisté aux funérailles du chanteur en 1998. Mais la confidence de l’actrice a relancé les spéculations. Et fait tourner les calculettes. Sachant que le jeune homme est né en 1987, et Sinatra en 1915, le père supposé aurait donc eu 71 ans au moment de la conception. «Absurde», a balayé Woody Allen, le père «officiel».

Médias en folie

Selon la presse, la famille n’a pas demandé d’analyse ADN. Ronan Farrow n’a pas non plus révélé s’il sait qui est son père. L’ex-conseiller à la jeunesse de Mme Clinton s’est contenté de suivre la recette numéro un du damage control : dédramatiser. «Ecoutez, nous sommes tous «peut-être» le fils de Frank Sinatra», a-t-il commenté sur son fil Twitter (il tweete beaucoup). Le message a été retweeté plus de 10 000 fois. Depuis, les médias en folie n’ont plus d’yeux que pour la ressemblance – réelle – entre le crooner séducteur et le playboy diplomate. Entre «Ol’ blue eyes», le surnom de Sinatra, et Ronan, que son fan-club n’appelle plus que «young blue eyes»...

Ronan Farrow avait réussi à exercer au département d’état en échappant au radar des médias. Richard Holbrooke, l’envoyé spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan, en avait fait son responsable des relations avec les ONG. L’indiscrétion de sa mère en a fait la coqueluche du moment. Adieu diplômes, droits de l’homme et expertise sur les zones tribales. Le New York Times a relevé qu’il s’était beaucoup montré dans les fêtes à Washington, en compagnie de Jon Lovett, un ancien speechwriter, gay, de Barack Obama, ce qui a été critiqué par les associations homosexuelles comme une manière hypocrite d’évoquer sa sexualité. People Magazine l’a rangé dans sa liste des 13 Sexiest Men Alive, soit les hommes les plus sexy du monde, après avoir résumé son CV en quelques lignes : diplômé de l’université à 15 ans, avocat spécialisé dans les droits de l’homme à 21, conseiller d’Hillary Clinton à 23 ans... «Les gens parlent souvent de moi comme d’un prodige, a commenté l’intéressé, qui a aujourd’hui atteint l’âge respectable de 25 ans. C’est vrai, j’étais déjà sexy quand j’avais 8 ans.» Prochaine étape, a-t-il annoncé, détrôner de la liste des hommes (morts) les plus sexy du monde le dandy Alexander Hamilton, l’un des pères fondateurs de l’Amérique, abattu dans un célèbre duel en 1804... Les partisans de Woody Allen l’assurent : Ronan a peut-être les yeux de Frank Sinatra mais côté humour juif new-yorkais, il tient de papa.

Ronan Farrow a tout fait très jeune, pressé qu’il était de quitter le giron familial. «Je brûlais de faire mes preuves», a-t-il dit au magazine Esquire. De sortir de «l’ombre imposante des parents célèbres». Il finissait ses études universitaires «à l’âge où vous passez le code de la route», résume Time. A Bard College, une université fondée en 1860, il a été le plus jeune diplômé de l’histoire de l’institution. A 15 ans. Et avec un double cursus : biologie et philosophie. A 16 ans, il a été admis à la faculté de droit de l’université Yale. A 21, il a passé l’examen du barreau de New York tout en travaillant à la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants. Sur son CV, il vient d’ajouter un passage à Oxford, comme lauréat de la prestigieuse bourse Rhodes, ce qui lui donne, avec Yale, un parcours similaire à celui de Bill Clinton. Il a aussi profité de son passage en Angleterre pour sortir avec Jemima Khan, l’ex-femme de l’ancien joueur de cricket pakistanais Imran Khan. En fin d’année, c’est à lui maintenant que revient l’honneur de tenir des discours inspirés devant les étudiants. «Vous voyez mon problème, a-t-il expliqué à Esquire. J’arrive devant un groupe de gens qui ont à peu près mon âge et je leur dis : voilà, j’ai l’air d’avoir 12 ans, mais j’ai quelques conseils gratuits à vous donner.»

Une famille encombrante

Le jeune homme a hérité d’une famille encombrante, tempétueuse, habituée aux gros titres et aux paparazzi. Grands-parents ? L’actrice irlandaise Maureen O’Sullivan, la Jane du Tarzan Johnny Weissmuller, et le réalisateur australien John Farrow. Ce couple en dysfonctionnement alcoolisé chronique a eu sept enfants dont Mia Farrow. La future actrice a eu la polio à l’âge de 9 ans et une vie de roman, parcourue d’enfants (15 dont 11 adoptés), de films – plus de quarante – et d’expéditions humanitaires en Afrique – dont une vingtaine au Darfour et au Tchad.

Dans les années 1970, l’héroïne aux grands yeux innocents de Roman Polanski a incarné la génération flower power. A 21 ans, elle a épousé Frank Sinatra qui en avait près de trente de plus ( «c’est avec lui qu’elle a perdu sa virginité», se croit obligée de préciser la presse américaine). Elle a eu une liaison avec Vaclav Havel et Philip Roth, rencontrés dans le même dîner chez William et Rose Styron. Puis avec Woody Allen, qui l’a fait tourner dans treize de ses films, de Zelig à La Rose pourpre du Caire. Après douze années passées ensemble, leur relation s’est abîmée dans une bagarre en justice autour de la garde des enfants qui a fait les délices de la presse new-yorkaise. Ronan, qui portait encore le prénom de Satchel, choisi par le cinéaste en référence à son joueur de base-ball préféré, n’avait que 5 ans. Sa photo s’est étalée dans les journaux, accompagnée du témoignage des proches assurant que le petit garçon détestait que son père l’embrasse et lui posait des questions réprobatrices : «Pourquoi tu ne donnes pas d’argent à Maman ?»

Ronan-Satchel a grandi dans un mélange des genres assez unique, allant du snobisme new-yorkais le plus consommé – à la maternelle, il avait déjà son psychiatre – à la cour des Miracles à la table du dîner. Un après l’autre, Mia Farrow a adopté onze enfants, tous grands blessés de la vie. «J’avais tous les problèmes du monde à ma porte, a-t-il raconté à Esquire. Quand j’avais 9 ans, autour de la table, il y avait mon frère Moses en face de moi. Il a été adopté en Corée avec une paralysie cérébrale. Ma sœur Quincy était à côté de lui. Elle est Afro-Américaine, née d’une mère toxicomane. Ma soeur Minh est aveugle, adoptée au Vietnam. Mon frère Suraj est paraplégique. Il ne peut pas se servir de ses jambes. Il a été abandonné dans une gare à Calcutta. A l’orphelinat, il était enchaîné à un piquet, battu, nourri avec les restes. L’une des expériences les plus formatrices pour moi a été de le voir arriver chez nous à 10 ans, sans parler le moindre langage, et devenir le plus animé et débrouillard de nous tous.» Ronan était l’avant-dernier. «J’ai toujours su ce que c’était que de donner une voix aux jeunes qui n’en ont pas, les handicapés, les déshérités, tous ceux qui sont issus des quartiers marginalisés de nos sociétés», dit-il.

En 1992, la tribu – et l’industrie cinématographique – ont été ébranlées par un tremblement de terre lorsque Mia Farrow a découvert chez Woody Allen des photos d’une de ses filles adoptives, nue. Soon-Yi Previn, 21 ans, avait été adoptée en Corée à l’âge de 8 ans par Mia et son mari de l’époque, André Previn. Elle avait trente-cinq ans de moins que le cinéaste. La liaison a fait scandale. Dylan, 7 ans, n’a plus voulu voir son père adoptif : «Il était mon père et, tout à coup, il sort avec ma sœur.» Satchel, devenu Ronan, a lui aussi coupé les ponts. Fletcher, l’un des aînés, a découpé toutes les photos de Woody Allen pour l’éliminer de l’album de famille. Vingt ans plus tard, Woody Allen et Soon-Yi sont toujours ensemble, mariés et parents de deux enfants (adoptés). Mais le traumatisme n’a pas diminué. Pour la Fête des pères 2012, Ronan a publié un tweet vengeur. «Bonne Fête des pères. Ou, comme on dit dans ma famille, bonne fête des beaux-frères.» Mia Farrow, qui est une tweeteuse aussi acharnée que son fils, a applaudi : «Boum !», a-t-elle retweeté.

Ronan avait choisi une carrière qui protégeait, d’une certaine manière, son anonymat. Après le droit, il a choisi l’humanitaire. Il fut l’une des plumes de Richard Holbrooke, l’envoyé spécial de Barack Obama au Pakistan et en Afghanistan, dont l’épouse, Kati Marton, était une amie de Mia. Après la mort du diplomate, il a rejoint le cabinet d’Hillary Clinton et créé le bureau des relations avec la jeunesse mondiale, une initiative issue du souhait de la secrétaire d’Etat de mieux prendre en compte le fait que 60 % de la population dans les pays du Sud ont moins de 30 ans. Ses interventions devant les jeunes de Jordanie ou du Pakistan montrent une mécanique très disciplinée, un langage copié sur celui de la secrétaire d’Etat sur le potentiel de la jeunesse, sa créativité. Le diplomate y fait la promotion des conseils de la jeunesse mis en place autour des ambassades américaines dans les pays en transition pour associer les jeunes aux démocratisations en cours. «Il y a beaucoup de gens avec des QI élevés. Beaucoup qui ont du cœur. Mais c’est rare de voir la combinaison des deux comme chez Ronan», confie Alec Ross, l’ancien conseiller pour l’innovation d’Hillary Clinton, qui occupait jusqu’au début 2013 le bureau voisin au 7e étage du département d’Etat.

Paillettes et profondeur

Ronan Farrow a été rattrapé par sa famille mais il s’en accommode. Sur son fil Twitter, il se moque de lui, de sa famille et de la diplomatie américaine, avec ce mélange inimitable de profondeur et de paillettes auquel ses origines semblent le condamner. «Scoop : l’Iran va cesser d’enrichir l’uranium quand nous cesserons d’enrichir les Kardashian.» Ou : «Vous savez que le système politique américain a atteint un nouveau niveau d’inefficacité quand le seul pays qui a un plan pour la Syrie est la Russie.»

La Maison Blanche n’est pas épargnée, comme dans ce tweet du mois d’août, quand les médias rapportaient que la famille Obama avait adopté une petite «sœur» pour Bo, le «first dog». «Si vous cherchez un soutien inconditionnel de la Maison Blanche, vous avez intérêt à être un général égyptien ou un chien d’eau portugais.» Il lui arrive aussi de commenter l’air du temps : «Miley Cyrus est notre Simone de Beauvoir en fait.»

En même temps que Mia Farrow lançait son pavé dans la mare, la chaîne câblée MSNBC a annoncé avoir recruté l’ex-enfant prodige pour un talk-show, qui sera lancé début 2014 – un grand coup de pub, cette polémique sur papa Sinatra, ont relevé les mauvaises langues. Cible de l’émission : la génération des «millennials» ou génération Y, mais pas seulement. Il s’agira de réagir contre le détournement de la volonté populaire par la classe politique de Washington. «Il y a eu une démocratisation de l’informatisation, a expliqué le futur animateur au magazine Hollywood Reporter. Mais les gens veulent avoir leur mot à dire. Ils veulent répondre à ces événements à Washington qui les irritent tellement.»Que compte-t-il faire de cette plate-forme ?

Certains lui voient un avenir politique – avec Hillary Clinton si elle se lance dans la course présidentielle. «Il y a certaines choses qu’il ne peut pas contrôler, les gènes qui lui ont donné ce physique, les liens de sa famille avec la notoriété, dit Ming Holden, écrivaine et créatrice de la troupe de théâtre Survival Girls avec un groupe de jeunes réfugiées du Congo. Mais il est responsable de ce qu’il fait de l’attention et de la notoriété qui l’entourent.» Selon la jeune femme, qui fait partie de son fan-club, Ronan Farrow a cultivé un personnage qui lui permet d’être entendu des jeunes et de s’assurer qu’ils n’oublient pas le Darfour. «Il transforme le débat public», assure-t-elle. Un personnage à la George Clooney, mais aux priorités inversées. Pour le jeune homme, les feux de la rampe ne viennent qu’en deuxième position. L’humanitaire et l’action politique passent d’abord. Quel que soit son père, Ronan est avant tout le fils de sa maman.