Le feu sacré de Patricia Highsmith. Sa façon de tenir la dragée haute au cafard. L’âge cernait l’écrivaine américaine, de plus en plus esseulée dans son refuge à Locarno. Mais à 70 ans, au début des années 1990, l’autrice célébrée de Monsieur Ripley butinait encore, filant à Zurich dès qu’elle pouvait. Elle posait alors le barda de ses déprimes dans un bar zurichois gay friendly où l’homosexualité n’était pas une tare, mais une vivacité de cœur et une liberté de manœuvre. Les mélis-mélos de Chez Jacob allaient lui inspirer son dernier roman.

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Ce feu, mélange de gaieté, de tolérance et de presque insouciance, malgré le sida qui décime les rangs, Anne Bisang le transmet magnifiquement dans Small g, une idylle d’été, peut-être son plus beau spectacle, le plus libre en tout cas, le plus aimant. A la Comédie de Genève ces jours, avant Fribourg et Lausanne, on est pris dans la ronde des sentiments, étourdi par sept acteurs qui ont du rythme dans les veines.

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Un crime en trompe-l’œil

Qu’est-ce que ce Small g, une idylle d’été? L’histoire d’un crime et de son onde de choc. C’est ce qu’on croit, quand les comédiens, face au micro et au public, racontent la fureur d’une nuit. Ils vous accueillent Chez Jacob, ce restaurant-bar où tout paraît ordonné dans le décor d’Anna Popek: les petites tables carrées, les globes blancs qui projettent leur clarté avec indolence, le bar à main gauche, la platine sur la galerie. Ils vous parlent d’une ombre aimée: Peter, la vingtaine incandescente, l’amoureux de Rickie, a été assassiné.

Immédiatement, on est pris. Et lancé sur une fausse piste par Mathieu Bertholet qui signe une adaptation joueuse du roman de Patricia Highsmith. Le directeur du Poche active tous les leviers de la narration, épique d’abord – avec ce chœur inaugural –, dramatique la plupart du temps avec son cortège de personnages bien dessinés. Sous sa plume, la réplique n’est jamais empesée: elle brûle comme l’Appenzeller qu’on sert Chez Jacob.

En vérité, Small g, une idylle d’été n’est pas un thriller, ou alors en pointillé. C’est d’abord, via le prisme d’Anne Bisang, une éducation sentimentale. La beauté du spectacle est de dilater ce sillon intime, d’en libérer les élans, d’en exprimer le tremblement. Au sein de cette constellation, des étoiles brûlent et s’embrument.

Deux brillent d’un éclat rare, Rudi Van der Merwe et Zoé Schellenberg. Le premier prête à Rickie son élégance matinée de mélancolie. Ce danseur et comédien excelle en initiateur qui ne serait sûr en réalité d’aucun de ses tours. Voyez son bagou de valseur: il poursuit l’ombre de Peter et s’égare, subjugué par la jeunesse incendiaire de Teddie (Raphaël Archinard), aspiré aussi par les bras d’un flic (Cedric Leproust).

La seconde tangue entre deux lunes, comme une héroïne d’Eric Rohmer. Dans le rôle de Luisa, cette demoiselle blessée par son enfance, la jeune actrice est captivante, qu’elle défie sa protectrice (Tamara Bacci, vestige à elle seule de l’esprit des cabarets d’antan) ou qu’elle s’enflamme pour Dorrie (Lola Giouse). L’interprète épouse les intermittences du désir, désarmante d’honnêteté, c’est-à-dire aussi d’instabilité.

Car tout bouge dans ce spectacle musical, où l’on danse parfois, comme cet instant fauve où Tamari Bacci et Rudi Van der Merwe se lancent dans un tango. Zoé Schellenberg alias Luisa dit oui au beau Teddie, puis non. Car voilà qu’elle cède à cette bravache de Dorrie. Et que ces deux s’embrasent, pacte d’un soir qui vaut pour tous les printemps à venir.

Small g, une idylle d’été est la rhapsodie d’une bande, dans une Zurich écartelée entre pulsions libertaires et injonctions répressives. Rickie et ses amis brûlent la chandelle par les deux bouts, sous les yeux d’un barman à la moustache philosophe (Léonard Bertholet). C’est une fièvre de samedi soir qui vous saisit alors dans votre fauteuil. Les nuits de la pleine lune selon Patricia Highsmith. Un art de rêver sa vie, sans demander son reste.

Small g, une idylle d’été, Comédie de Genève, jusqu’au 1er février, rens. https://www.comedie.ch/; puis Fribourg, Théâtre Nuithonie, les 6 et 7 février; Lausanne, Théâtre de Vidy, du 11 au 14 février.