Spectacle

La ronde du tango à bout de souffle

Artiste archidoué et admiré, Sidi Larbi Cherkaoui célèbre au Théâtre du Jorat le tango dans «Milonga», spectacle qui s’apparente hélas par moments à un dépliant touristique malgré la superbe de ses interprètes

On aurait tant aimé aimer. Et puis non. A Mézières, la Grange sublime gronde pourtant de plaisir au moment des saluts. Près de 1000 spectateurs ovationnent les extraordinaires danseurs argentins de Milonga, la nouvelle création du chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui (lire le SC du 11 mai). Tout tremble dans l’arche et le Théâtre du Jorat est alors réellement sublime. Sur son banc, le critique blêmit de se sentir si rabat-joie.

Mauvais, ce Milonga promis à tourner à travers l’Europe, voire les Amériques? Disons plutôt quelconque, ce qui est un comble pour du tango, virtuose certes, mais passe-partout, comme si Sidi Larbi Cherkaoui le surdoué avait laissé faire, abandonné à d’autres le soin de parfaire le travail; d’habiller par des tours ce qui aurait dû rester sec, comme si l’enchanteur, au fond, avait abdiqué, pour que des magiciens de petit bazar fassent tourner la boutique à sa place.

Alors, bien sûr, tout n’est pas nul dans Milonga. Sidi Larbi Cherkaoui, 36 ans, n’est pas pour rien demandé sur toutes les scènes qui comptent, à l’Opéra de Paris récemment, avec son complice Damien Jalet, pour Boléro. Certaines séquences sont même merveilleuses. L’ouverture, par exemple. Piano et bandonéon se chicanent en volutes – en scène, cinq musiciens formidables. En toile de fond, un film déroule ce rituel: des messieurs à l’élégance vague guident des belles d’une nuit, échancrées dans leur jeunesse, nuageuses dans leur aînesse; ils dansent, ils dansent, pions d’un damier glissant de case en case, puisque le tango peut se résumer ainsi: une manœuvre, comme on dit dans les états-majors, un art de guerroyer en s’aimantant.

Ce préambule a valeur de définition. La milonga, à Buenos Aires, c’est ce bal populaire où le protocole règne, cette fête qui exige d’être initié, de maîtriser ses gammes. Les images s’évanouissent et le plus beau du spectacle se produit. Dans le silence, un garçon gominé, une tigresse à la blondeur altière s’appareillent, dos contre dos. Tout contre. Un archet, un clavier, un soufflet, et c’est une caresse qui appelle à la fugue. Ils se lovent dans la romance, nuque contre nuque; ils arpentent l’espace de leur chamade, chaque geste est un calcul et une grâce. Il faut la voir, elle, relever une seconde un talon piqué pour le glisser entre les jambes de son cavalier. Il faut les voir, eux, ces roués, se retourner soudain et s’admirer, ne pas perdre contenance pourtant. Le tango est un tricot, un feu qui part des pieds et qui allume des braises sous les paupières. Comme tous leurs partenaires – à l’exception de Damien Fournier et de Silvina Cortès, danseurs contemporains –, ils font métier de leur virtuosité dans les cabarets de Buenos Aires.

On ne le sait pas encore, mais ce pas de deux était un mirage. Le spectacle qui suit relève le plus souvent d’un efficace son et lumière, c’est dire s’il n’est pas à la hauteur du charisme de ses interprètes. Comment ne pas trouver navrants ces interludes vidéos qui reviennent pour en jeter plein les yeux au chaland? A l’écran, les quartiers de la ville de Carlos Gardel et de l’écrivain Roberto Arlt défilent. Devant ce décor, un «tanguero» épouse le rythme de la partition. Plus tard, une déesse portègne danse seule, les bras offerts au ciel tandis que dans son dos, une image la montre portant un bébé. Dans ces moments-là, Milonga s’apparente à un clip pour l’office du tourisme argentin.

Est-ce la pression qui découle de chantiers multiples ouverts simultanément? L’angoisse de devoir répondre à la demande de producteurs soucieux de faire tourner le spectacle? Ou encore la fatigue? Sidi Larbi Cherkaoui semble absent de ce Milonga . Il n’en maîtrise significativement pas la temporalité, sans arête ni relance forte. La matière est là pourtant, qui attend d’être saisie sans complaisance, en dehors de toute obligation de racolage.

Dans le froid du Jorat, après le spectacle, on se rappelle Sidi Larbi Cherkaoui à Buenos Aires, dans le studio où il répétait en janvier ce Milonga qui avait encore les atours du désir. On le revoit au milieu des danseurs, silhouette maigre et bienveillante, escortant des yeux leurs arabesques. On se dit que Milonga conquerra les foules, à l’évidence. Mais on fait ce rêve: le spectacle du Théâtre du Jorat est une première mouture; l’artiste resserre sa trame, gomme les images parasites et renoue avec ce bonheur de la quête qui a fait la singularité de ses premières pièces, Loin par exemple avec le Ballet du Grand Théâtre, en 2005. Bon, c’est vrai, il arrive que le critique soit un rabat-joie.

Milonga, Théâtre du Jorat, Mézières, jusqu’au 29 mai; loc. 021/903 07 55; 1h30

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Ils se loventdans la romance;ils arpentent l’espace de leur chamade et chaque geste estun calcul et une grâce

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