Point de bascule ou Tipping point en anglais. C'est le titre fanfaron que porte le nouveau disque des Roots. Explications du journaliste Malcolm Gladwell, auteur d'un livre pseudo-scientifique définissant ce terme: «C'est le moment où certaines idées deviennent subitement contagieuses et se propagent comme une traînée de poudre au sein d'une population. A la manière d'un virus.» Le groupe de rap américain aux influences jazz ose ainsi pour ses dix ans d'activisme le coup de l'autoproclamé album charnière. Un sixième opus qui doit servir de révélateur, convertir les foules.

Installés dans un club de strip-tease transformé en studio, près de chez eux à Philadelphie, les Roots ont donc reçu leurs amis pendant plusieurs mois. Avec chacun, ils ont improvisé sous la boule à facettes. Tipping point est le résultat de ces jam sessions. Et étonne par sa cohérence. Car après dix ans de musique insaisissable, les Roots reviennent à une formule épurée.

Leur disque précédent, Phrenology (2002), marquait l'apogée d'un collectif éclectique, inspiré par le punk, la soul ou le jazz. A l'instar d'autres têtes chercheuses, les Beastie Boys et leur To the 5 boroughs, le groupe de Philadelphie se tourne désormais vers un rap moins métissé et plus dansant. Une sorte de maturité, manière de boucler la boucle. Ce recentrage sur l'essentiel s'exprime aussi en chiffres: Tipping point dure à peine 45 minutes, alors que les quatre albums précédents des Roots, truffés d'interludes, s'étiraient jusqu'aux 74 minutes limites du support CD. Amir Thompson, alias Questlove, batteur et leader des Roots, livrait au magazine Les Inrockuptibles sa formule imparable pour choisir, partant de centaines d'heures de bandes audio, les onze titres gardés: «Nous avons fait venir des danseuses professionnelles en studio. Et on n'a gardé que les morceaux sur lesquels elles se démenaient.»

Mais les Roots restent un faux groupe. Car si Tipping point est leur album le plus cohérent, le collectif fonctionne toujours comme une galaxie à géométrie variable. Un noyau dur qui, formé autour du batteur Questlove (Amir Thompson lorsqu'il s'invite sur des disques de jazz), résiste depuis dix ans. Black Thought (rap), Leonard Hubard (basse) et Kamal (claviers) en font partie. Sur chaque morceau viennent se greffer quelques météorites issues d'univers plus ou moins éloignés. Sur le premier album des Roots, Do you want more?!(1994), figuraient des musiciens invités issus de l'avant-garde jazz: Steve Coleman, Joshua Roseman ou Cassandra Wilson. Alors que Tipping point convie plutôt des rappeurs (la New-Yorkaise Jean Grae) ou des musiciens rock comme Martin Luther (guitare).

Tipping point mérite donc bien son titre. Et la bascule s'opère maintenant, à l'issue d'une décade de progression musicale, avec comme objectif affirmé de prouver aux critiques qu'un groupe de hip-hop sait s'affranchir des usages du milieu. Sur ses deux premiers albums, le collectif n'utilise ainsi ni boîtes à rythmes ni échantillonneurs – une exception pour un groupe rap et une des raisons de sa présence au Montreux Jazz Festival en 1995. Les critiques apprécient, mais le public ne suit pas cette musique plutôt expérimentale de cave à jazz. Le succès vient en 1999. En conviant la chanteuse Erykah Badu, les Roots vendent 900 000 exemplaires du très soul Things fall apart, puis surfent sur la vague avec Phrenology, pot-pourri de génie lorgnant vers le rock.

Tipping point revendique donc enfin une filiation rap jusque-là écartée. Sly and the Family Stone y apparaissent par échantillon interposé dès le titre d'ouverture, «Star», une longue déconstruction de funk-soul alanguie se terminant en instrumental. Sur «Don't say nothing», Black Thought déroule un rap désinvolte sur une structure binaire et synthétique. Ailleurs, on entend De La Soul, également samplé, ou Aaron Livingston, vrai invité à la voix de velours. L'explication de cette mue se trouve peut-être sur le site Internet des Roots: «Pour savoir si nous progressons, il y a une recette. Essayez d'estimer quelle est la distance entre la musique que vous vous attendiez à entendre de notre part et celle que nous faisons.»

The Tipping Point (Geffen/Universal).