Un beau disque à faire peur ou un disque beau à faire peur? Muladona, le dernier album des Genevois de Rorcal, répond aux deux propositions. Peut-être aussi parce que cette œuvre se plaît à jouer avec les binarités, les couples, les paires.

On explique: la Muladona est une figure hybride dont on trouve quelques traces dans le folklore catalan, un monstre qui articule une tête de femme à un corps de mule – un centaure féminin perdu dans les plis des mythes ibériques. Muladona, c’est aussi le titre d’un roman horrifique d’Eric Stener Carlson (Tartarus Press, 2016): au Texas, en 1918, en pleine épidémie de grippe espagnole, le jeune Verge Strömberg est régulièrement visité en pleine nuit par l’âme démoniaque qui donne son titre au récit, laquelle âme ne trouve rien de mieux que de lui raconter des histoires de plus en plus éprouvantes – et par ailleurs liées (du massacre des Amérindiens par les Espagnols à la disparition de la propre mère de Verge) aux culpabilités qui baignent l’endroit. C’est de ce texte que se sont inspirés les membres de Rorcal pour composer leur disque; dernière suture, ils ont invité Carlson à poser sa voix sur leur musique.

Ron Lahyani, l’un des membres de Rorcal, détaille: «L’un d’entre nous a découvert ce roman et l’a adoré. Il nous a proposé de le prendre comme concept pour l’écriture d’un nouvel album. Nous avons alors simplement invité Carlson à nous rencontrer autour d’un verre [il est basé à Genève] et nous lui avons expliqué le projet. Au fil de la discussion, l’idée d’une collaboration plus ténue, l’enregistrement de sa voix notamment, a germé. Il a tout de suite été très enthousiaste.» Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le groupe met des récits en sons: leur Créon de 2016 remaniait le mythe d’Antigone et, en 2011, ils faisaient un sort à La Ronde sous la cloche, l’un des poèmes en prose du très grand Aloysius Bertrand (dont Baudelaire fut un adorateur).

S’il faut nommer les choses par un nom, les spécialistes diront que Rorcal fait du black metal (ça peut aller très vite, c’est coupant) avec des éléments de vocabulaire issus du doom (c’est beaucoup plus lent, c’est large). Muladona remplit parfaitement ce cahier des charges, et il apporte des suppléments de matière: c’est un disque ample, intelligemment dur, et complexe sans effets de manches. Il y a quelque chose, dans l’enchevêtrement en averses des notes et des rythmes, du rouleau de déminage; il y a des décrochements abrupts, où les cordes et les caisses se taisent pour laisser grésiller des choses inconnaissables; il y a des superpositions – particulièrement lorsque interviennent les récitatifs urgents de Carlson. C’est un moteur ajouté au véhicule d’expression des peurs imaginé par l’écrivain.


Comme son nom l’indique, le festival Akouphène (du je 21 au di 24 à la Cave 12 de Genève) cherche les sons qui dérangent. Outre Rorcal, on conseillera fortement d’aller jeter une oreille aux stases hypnotiques du légendaire Charlemagne Palestine ou, par opposition, aux fracturations sonores de Jean-Philippe Gross.

Rorcal jouera également le ve 22 au Bikini Test de La Chaux-de-Fonds et le sa 23 à Fri-Son (Fribourg), dans le cadre de la Hummus Fest.