Entretien

Roschdy Zem: «Avec Arnaud Desplechin, j’ai gravi un échelon»

Le réalisateur Arnaud Desplechin et Roschdy Zem, qui incarne le commissaire Daoud, évoquent leur travail sur «Roubaix, une lumière», qui sort en salles dès ce mercredi

Dans Roubaix, une lumière, le réalisateur Arnaud Desplechin nous invite à nouveau dans cette ville du Nord où il est né, en explorant cette fois ses bas-fonds les plus miséreux. Aux côtés de Léa Seydoux et Sara Forestier, l’acteur Roschdy Zem brille en commissaire doux et clairvoyant, qui tente de faire la lumière sur le décès d’une octogénaire. Rencontre avec un duo en osmose.

Notre critique du film: «Roubaix, une lumière»: si épaisse que soit la nuit…

Roschdy Zem, vous avez joué beaucoup de flics. Qu’est-ce qui vous attire dans ce genre de rôle?

Roschdy Zem: C’est moins un genre de rôle qu’un genre de personnage. Celui-ci se démarque des précédents dans le sens où on est allés chercher sa lumière. C’était intéressant de sortir de la mécanique du flic taciturne, austère, voire violent. Arnaud m’a dirigé vers une dimension plus spirituelle. Ce personnage va chercher l’âme au fond des gens.

Vous avez fait de l’immersion dans la police pour vous préparer?

R.Z.: Non. J’ai fait une immersion dans le Desplechinland, ha, ha… J’avais déjà passé pas mal de temps dans l’univers de la police. L’enjeu n’était pas là. Il résidait dans l’intention de trouver la distance naturelle qu’a cet homme, sa façon d’amener les gens à se confesser avec beaucoup de douceur et de compréhension. On n’est plus dans l’interrogatoire, on est dans le dialogue. Ça efface les préjugés de l’inconscient collectif sur la police.

Simenon a-t-il été une référence pendant l’écriture du scénario?

Arnaud Desplechin: J’ai surtout regardé du cinéma américain. Sidney Lumet, Fred Wiseman, je connais tout. Les hasards de la vie ont voulu que je passe à côté de Simenon. Je ne l’ai jamais lu. Evidemment le destin m’a rattrapé et j’ai fait un film à la Simenon sans m’en rendre compte.

R.Z.: Je connaissais Simenon un peu mieux, mais je vous avouerai qu’il ne m’est jamais venu à l’esprit. Mon modèle, c’était Arnaud. L’idée qu’il proposait m’intéressait. Je suis plutôt un bon soldat. J’essaie, parfois à mes dépens, de me livrer complètement à un metteur en scène. En plus, Arnaud a une carrière qui parle pour lui. On ne va pas commencer à se lancer des fleurs, mais je me sentais quand même entre de bonnes mains. Travailler avec un des plus grands metteurs en scène français assoit la confiance. Je suis abîmé par ma carrière, par mes rôles précédents de flics. Il faut gommer tout ça, m’emmener ailleurs.

A. D.: Ma référence, c’était Roschdy. J’ai vu énormément de films dans lesquels il joue, je le côtoie depuis plusieurs décennies. L’année dernière, dans Ma Fille, un film sorti de manière plutôt confidentielle en France, j’ai vu pour la première fois Roschdy pleurer au cinéma. Je me suis dit: et si je le voyais sourire? Le jour où Roschdy a trouvé le sourire de Daoud, on avait trouvé le personnage. Je n’avais pas besoin de Simenon, juste de Roschdy Zem.

Lire aussi: «Camille», le prix de l’engagement

Le spectateur a effectivement l’impression de découvrir un nouveau Roschdy Zem…

R.Z.: Très sérieusement, j’ai découvert dans ce film une facette de ma personnalité que je n’avais jamais vue au cinéma. Je le dis devant Arnaud: j’ai gravi un échelon. Il m’a emmené où je n’étais jamais allé. Et je suis heureux parce que forcément, à 50 ans passés, on a envie d’aller ailleurs. C’est vrai que j’ai envie de pleurer, de montrer ce sourire et aussi d’aller chercher ma part de féminité. C’est flatteur d’être engagé parce qu’on représente une forme de virilité, alors que dans la vie je suis une vraie lavette. Mon fils me dit «Oh ça va, hé, le mec qui a peur de rien.» Il se fout de ma gueule et il a raison. Le regard des enfants est important. Très gentiment, ils m’ont fait comprendre que cela suffisait. Je me dis que si je dois continuer le métier d’acteur, je dois commencer à me désaper.

En allant chercher Roschdy Zem mais aussi Sara Forestier et Léa Seydoux, avec lesquels vous n’aviez jamais travaillé, vous cherchiez de nouvelles émotions?

A. D.: Je les admire depuis très longtemps. Les rendez-vous avec les acteurs prennent parfois du temps avant de se réaliser. Je suis la carrière de Roschdy depuis ses débuts. On a tous été éblouis par Sara Forestier dans L’Esquive. Elle avait une verve unique dans le cinéma français. Quant à Léa, j’étais très curieux de la passion qu’a cette femme d’une beauté stupéfiante de jouer des personnages rejetés, d’embrasser des conditions sociales difficiles, comme dans L’Enfant d’en haut ou les films de Zlotowski. Elle a la passion d’être autrui. Ça a été une rencontre miraculeuse. Le personnage de Claude m’était opaque quand je l’écrivais; il m’est devenu lumineux en parlant avec Léa. Elle m’a dit: «Tu as écrit Claude, tu dis que tu ne la comprends pas, mais c’est très facile, il suffit de l’incarner.»

Et vous, Roschdy, comment s’est passée votre collaboration avec Léa Seydoux?

R.Z.: On a sauté dans l’inconnu sous le regard bienveillant d’Arnaud. Nous partageons le même enjeu, à savoir rendre un personnage crédible. On se prend par la main. On fait un métier qui nous oblige à être collectif. Léa est une partenaire modèle. Elle est entière. Je sens qu’elle bosse plus avec ses tripes qu’avec sa tête et c’est ce que j’affectionne.

A. D.: Une scène du film me donne le vertige parce que les performances de l’acteur et de l’actrice dépassent ce que j’avais écrit. C’est quand Daoud rend visite à Claude dans sa cellule et fait son portrait psychologique. Il est dur et très tendre en même temps. Et elle pleure. Même pendant les prises où elle est hors champ, elle pleurait pour m’aider. Elle donnait tout, sans calculer. C’est une telle vaillance, une telle amitié de travail. C’est magnifique…

Avez-vous envisagé de travailler avec des acteurs non professionnels?

A. D.: Non. Il y a quatre personnages, les autres sont des figures. Chacun d’entre eux est seul. Daoud est d’une solitude vertigineuse. Le jeune Louis s’impose une vie austère et monacale. Même Claude et Marie n’arrivent pas à s’aimer. Pour filmer ces solitudes, j’avais besoin de grands acteurs. Je les ai entourés d’une ville, Roubaix, et de silhouettes roubaisiennes, et j’ai réussi à faire danser des non-acteurs avec de vrais acteurs. J’ai le goût des personnages bigger than life et si vous prenez des acteurs naturels, ils réduisent parfois le personnage. L’acteur a l’art d’exprimer plus de vérité que le non-acteur.

Le film s’articule entre une quête de vérité et le constat qu’il n’y a que des récits et pas de vérité…

A. D.: Ma morale de travail est de penser que personne ne détient la vérité. Il y a une vérité par acteur, une vérité par personnage, une vérité différente à chaque réplique. Le film est pourtant hanté par la passion de Daoud pour la vérité. Il le dit à Claude: «Je ne me bats pas pour t’enfoncer, mais pour avoir la vérité.» Il a un appétit de vérité qui ne sera jamais rassasié. Il est magnifique.

Dans tous vos films, vous revenez à Roubaix, votre ville natale. Pourquoi?

A. D.: La première fois que je suis descendu à Newark et que j’ai rejoint Manhattan en taxi, je me suis dit «Wow! Newark! La ville de Philip Roth!» J’ai lu 20 romans qui se passent à Newark. Je regardais et je me disais «C’est ça Newark? Trois rues pourries?» Chez Roth, c’est devenu un mythe. Moi, je me suis enfui avec horreur de ma ville de province où il n’y avait pas de cinéma. Et La Vie des morts, je l’ai tourné à Roubaix! Roubaix, une lumière est dédié à un côté de la ville que je n’avais jamais filmé, celui des gens en danger et des communautés marginalisées.

Publicité