Après les excès de la finance internationale dans Montecristo, Martin Suter s’attelle aux débordements des manipulations génétiques. Eléphant est un thriller aux allures de conte. Au premier genre, il emprunte le rythme, le suspense, le côté film hollywoodien à grand budget. Du deuxième, il emploie la magie et la parabole. L’écrivain suisse s’est fait une spécialité, celle du réalisme fantastique.

Avec précision, il coud des pans d’imaginaire à la réalité d’aujourd’hui. Si la science permet déjà de faire naître des souris vertes à des fins de recherches médicales, si des poissons d’aquarium génétiquement modifiés pour briller dans le noir sont déjà disponibles pour le grand public aux Etats-Unis et sur le marché asiatique, les éléphants, eux, pour le moment, restent gris. Sauf sous la plume du romancier.

Sabou est rose fluo et minuscule, il peut tenir sur une feuille A4. Fruit de manipulations génétiques à but strictement commercial (créer des jouets vivants pour enfants riches), le petit animal déploie une grâce à couper le souffle.

L’étonnant parcours d'un éléphant nain

Le personnage permet la rencontre de trois univers: celui de la recherche génétique en Suisse et en Chine incarné par le vénal Roux; celui des éleveurs d’éléphants en Birmanie, ces oozies qui savent chuchoter à l’oreille des pachydermes, en la personne de Kaung; et enfin, celui des sans domicile fixe à Zurich avec Schoch, dont on découvre petit à petit les raisons de son décrochage social.

Selon une chronologie qui fait des sauts avant-arrière dans le temps, l’étonnant parcours de l’éléphant nain se reconstitue telles les pièces d’un puzzle. Sabou condense à lui tout seul les paradoxes soulevés par les interventions directes sur le patrimoine génétique. Sabou est monstrueusement beau.

Il referma les yeux. Pendant un instant, l’éléphanteau resta en rotation sous ses paupières et y laissa une traînée rose.

Tout artificiel qu’il soit, il est surtout un éléphant, avec sa sensibilité, ses réactions, sa gestuelle. L’extraordinaire se situe dans la banalité du vivant, semble nous dire le romancier. Comme lors de la scène de l’accouchement du petit pachyderme.

Martin Suter montre comment les autres femelles entourent la parturiente pour la protéger pendant le travail. Documenté sur les mondes qu’il explore (on apprend pas mal de choses), l’auteur campe atmosphères et personnages avec la fluidité d’une caméra et l’élégance de ceux qui ne veulent surtout pas ennuyer. La seule rencontre avec le petit éléphant rose justifie la lecture.


Martin Suter, «Eléphant», traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgois, 356 p.