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Rosie Pinhas-Delpuech: «Apprendre l’hébreu est devenu ma charpente»

Traductrice, éditrice et écrivaine, la Française Rosie Pinhas-Delpuech est la lauréate 2021 du Programme Gilbert Musy, à l’Université de Lausanne. Une distinction assortie d’une résidence au château de Lavigny

La traductrice et écrivaine Rosie Pinhas-Delpuech en résidence au château de Lavigny. — ©  David Wagnières pour Le Temps
La traductrice et écrivaine Rosie Pinhas-Delpuech en résidence au château de Lavigny. — © David Wagnières pour Le Temps

Un accueil généreux, un sourire malicieux, une émouvante exigence d’authenticité, de vérité. Voilà ce qui nous a frappés d’emblée, mon photographe et moi, lorsque Rosie Pinhas-Delpuech nous a ouvert la porte de son royaume provisoire, le château de Lavigny-Fondation Ledig-Rowohlt. C’est là, au-dessus d’Allaman, que la lauréate 2021 du Programme Gilbert Musy − lancé par le Centre de traduction littéraire de Lausanne, et qui récompense un traducteur ou une traductrice émérite − a posé ses valises pour deux mois. Un lieu de travail magique, qui mériterait à lui seul un paragraphe, pour musarder dans la beauté de ce site dont ces jardins s’envolent vers le lac et l’horizon.

Enquête vagabonde

Rosie Pinhas-Delpuech est une des grandes et rares traductrices de l’hébreu au français. Elle a nous a rendu accessibles des écrivains israéliens comme David Grossman, Etgar Keret, Orly Castel-Bloom ou, dans la nouvelle génération, la poétesse Nano Shabtaï et le bédéiste Asaf Hanuka. Elle est aussi éditrice et dirige depuis 2000 la collection Lettres hébraïques aux Editions Actes Sud. Enfin, elle est écrivaine, auteure de plusieurs récits retissant avec finesse un rapport au monde qui passe par le rapport aux langues.

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Dernier en date, Le Typographe de Whitechapel vient de paraître chez Actes Sud. Dans ce livre aux allures d’enquête intime et vagabonde, elle nous conte – le mot n’est pas trop fort – comment Yossef Hayim Brenner réinventa l’hébreu moderne. Elle se met en scène elle-même achoppant avec la langue encore rocailleuse de Brenner, assassiné à 40 ans, en 1921, lors d’émeutes arabes à Jaffa. Elle s’offre le luxe jubilatoire de décrire une rencontre fictive, dans la salle des dessins de Rembrandt à la National Gallery, entre l’écrivain-typographe provisoirement installé dans le quartier de Whitechapel et un Sigmund Freud de passage à Londres. Dans les premières pages, elle se présente en «transporteuse de langues», une expression à prendre à la lettre, explique-t-elle en cours d’interview. Rosie Pinhas-Delpuech, qui a son permis mais ne conduit pas, s’imagine en effet avec délices au volant d’un poids lourd transportant une «cargaison de mots d’une rive à une autre», et souvent repartant aussitôt avec un autre chargement.

Enfance stambouliote

Traductrice, éditrice, écrivaine, par où commencer? Ces différentes facettes, chez Rosie Pinhas-Delpuech, s’articulent pour former un puzzle tridimensionnel dont toutes les portes donnent sur le même cœur. Partons des débuts, la naissance en 1946 à Istanbul dans une famille juive arrivée d’Edirne au début du siècle. «Nous sommes plutôt une famille de Thrace», précise-t-elle avec son humour pétillant, bien consciente que nous entendons le mot «traces». Entre le judéo-espagnol d’une grand-mère, le bulgare d’une autre, l’allemand «fougueusement adopté» par sa mère, le français très élégant de son père et le turc de ses premières années d’école, les langues y sont nombreuses. Elle-même se passionne rapidement pour l’inscription, pour la lettre. «J’ai été très tôt une enfant de l’écrit», souligne-t-elle comme on décline une identité. Finalement, à l’heure d’entrer à l’université, ce sera le français du père qui l’emporte. En compagnie d’une amie, Rosie Pinhas-Delpuech monte dans l’Orient-Express. Direction Grenoble, puis Paris. Et des études de philosophie auprès de Paul Ricœur et Emmanuel Levinas.

La découverte d’Israël

Mais la France de 1965 n’est pas à la hauteur de ses rêves. Elle se sent seule, rejetée, différente dans un environnement étriqué «qui ne comprend rien ni aux noms, ni aux prénoms, ni au fait de venir d’ailleurs. J’ai souffert, se souvient-elle. Cela m’est tombé dessus, comme si j’étais Noire et que je ne le savais pas.» Un véritable chagrin d’amour, heureusement compensé, l’été suivant, par la découverte d’Israël. La musique omniprésente, des gens en shorts et en sandales, une pauvreté très égalitaire, un pays où le chauffeur gare le soir son autobus devant sa propre maison. Et bien sûr, et surtout, l’hébreu. «Cinquante ans plus tard, j’en parle toujours avec émotion. J’ai eu l’impression de trouver là-bas ce que j’avais cherché en France. Je me suis dit: «Tu t’es juste trompée de route. Liberté, égalité, fraternité, c’est là que ça se passe.»

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La suite ressemble à un dialogue par moments déchirant entre deux pays, deux cultures. En Israël, elle apprend l’hébreu, apprentissage qui fut comme une refondation. «C’est rentré dans ma moelle épinière, c’est devenu ma charpente», se souvient-elle aujourd’hui. En France, elle termine sa maîtrise de philo, la complète par un doctorat en littérature française du XVIIe siècle. Elle finit même par emmener son mari «goy» (non juif) et son bébé en Israël, où elle enseigne à l’université. Puis c’est le retour en France, à la fin des années 1980, et l’entrée en traduction, pour ne pas perdre l’hébreu.

Traduction nocturne

Elle commence alors à traduire Pour inventaire de Yaakov Shabtaï. Un vrai défi! «L’un des plus grands écrivains israéliens du XXe siècle! Il venait de mourir. C’est énorme, un peu comme Joyce, il faut le lire, vous allez aimer», explique-t-elle, bienveillante. «A mesure que je traduisais ce livre, c’est comme si je me traduisais.» Un cheminement qui va lui permettre de découvrir sa propre voix d’écrivain. «C’est ainsi que j’ai écrit mon premier livre, Insomnia. Une traduction nocturne, une histoire d’amour avec un auteur mort.»

Nous voici revenus à notre point de départ et aux raisons de sa présence au château de Lavigny. Après avoir consacré un mois à des projets personnels − la traduction de Boue de Dror Burstein et l’écriture d’un nouveau livre − Rosie Pinhas-Delpuech s’apprête à partir à la rencontre des étudiants de l’Université de Lausanne. L’occasion, dans la foulée, d’évoquer une autre facette de son engagement, la promotion de la traduction. «Au bout d’une dizaine d’années, j’ai commencé à m’interroger sur ce que je faisais, comment je le faisais, et je me suis intéressée à la pensée de la traduction. Des choses fantastiques ont été écrites à ce sujet! Je me suis alors mise à parler de la traduction de l’intérieur, avec beaucoup d’enthousiasme, comme d’un splendide métier. A condition, évidemment, d’oublier le côté financier, qui est une véritable catastrophe, surtout en ce moment.»

Toujours apprenante

Tout à son enthousiasme d’échanger des conseils de lecture, nous n’en avons finalement pas reparlé. Elle évoque les difficultés propres à l’hébreu où, précise-t-elle, «l’absence de voyelles rend les contresens très faciles». «C’est une langue extrêmement glissante, obscure même, et en même temps d’une extrême simplicité matérialiste. Table est table, chaise est chaise.»

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Nous abordons également son engagement comme intervenante à l’Ecole de traduction littéraire (ETL) à Paris, ses choix de traductrice et d’éditrice. Quand on s’étonne de l’incroyable diversité de son parcours, de la fougue communicative de ses adhésions et de ses refus, elle glisse: «J’apprends toujours. Actuellement, je suis en train de relire autrement Hannah Arendt, à cause de mon prochain livre. Je me dis que c’est vraiment la leçon de politique dont j’ai besoin en ce moment. Je lis comme une élève. J’aborde toujours comme ça, avec beaucoup d’admiration, les gens dont je sens qu’ils peuvent m’apprendre quelque chose. C’est dans ce sens-là que je dis que je suis une apprenante.»

RomanRosie Pinhas-Delpuech«Le Typographe de Whitechapel»Actes Sud, 192 p.