opéra

Rossini jouissivement frivole

La reprise du «Barbier de Séville», mise en scène par Damiano Michieletto au Grand Théâtre de Genève, confirme ses qualités. Un décor contemporain pour un sujet vieux comme le monde

Imaginez une banlieue populaire à Séville: un immeuble à la façade jaune décrépie, des habitants accoudés aux balcons, le bar à tapas, un gardien-concierge dans une loge… Rosine et Almaviva sont deux «ados» en mal d’amour et rongés par l’appel des hormones. Elle est enfermée au premier étage chez son tuteur Bartolo, et voilà qu’Almaviva (bermuda, sweat-shirt à capuche) débarque dans une Ford bleue qui devient l’attraction du quartier.

C’est une histoire banale, en somme, celles d’amours pubères contrariées dans leurs élans – ma tutto finisce bene. L’Italien Damiano Michieletto a choisi une ville du sud de l’Espagne pour coller au livret du Barbier de Séville de Rossini, mais il aurait pu choisir n’importe quelle banlieue dans n’importe quelle ville contemporaine. C’est la force de sa transposition: nous ramener à notre quotidien, sans pour autant banaliser le propos.

En revoyant ce spectacle monté il y a deux ans au Grand Théâtre de Genève, on s’aperçoit à quel point il est ingénieux. Beaucoup de metteurs en scène sont tentés de transposer les livrets à notre époque pour faire «actuel». Ils reproduisent les tics contemporains, l’usage effréné des produits de consommation (téléphone portable, télévision), mais sans aller plus loin. Or, derrière la galerie de personnages hauts en couleur (avec une petite touche à la Almodovar), le metteur en scène italien dépeint les «bobos» de l’âme et la tyrannie du désir qui peut amener les uns (ou les unes) à se vendre au premier venu. Aussi Berta, la femme de chambre de Bartolo, se farcit-elle un «vieux», faute d’avoir pu séduire le comte Almaviva qu’elle désire tout autant que Rosine.

Damiano Michieletto joue sur le décalage entre la nostalgie d’un temps révolu et les mœurs contemporaines, par exemple lorsque le comte Almaviva chante une sérénade à la jeune Rosine. Il n’y a pas de guitare pour l’accompagner, mais son complice Figaro a introduit un CD dans la voiture en guise de fond sonore – ce qui renforce l’allure très cheap de cette scène de séduction. Le docteur Bartolo entonne un menuet des temps anciens en l’honneur de la douce Rosine qu’il dit aimer (mais l’aime-t-il autrement que pour son image sociale?) sur le son d’un 78 tours. Dans l’air de la calomnie, Don Basilio tente de ternir la réputation du fils à papa Almaviva en balançant des gros titres diffamatoires à son égard dans les journaux – la rumeur fausse devient vraie. Les formes ont beau avoir changé, le monde d’aujourd’hui est celui d’hier.

L’amour, toujours l’amour, que le ténor américain Lawrence Brownlee (Almaviva) porte à merveille. Un timbre suave et ardent, absolument superbe en début de soirée, un peu moins dans l’air final (redoutable!), où la voix semble un peu étroite d’émission pour lui rendre tout son éclat. La mezzo espagnole Silvia Tro Santafé compose une Rosine au tempérament trempé: superbe voix bien timbrée (le grave!) capable de grimper dans l’aigu – il lui manque le côté taquin du personnage. Le Grec Tassis Christoyannis endosse à nouveau le rôle de Figaro, un barbier soucieux de ses apparences, au chant affirmé, même si le timbre s’est un rien épaissi depuis deux ans. La basse Roberto Scandiuzzi campe un Basilio idéalement (ba)lourd, face au Bartolo un peu terne vocalement, très inégal scéniquement d’Alberto Rinaldi. La ravissante Sophie Gordeladze (Berta) chante très joliment son air, «Il vecchiotto cerca moglie», mais elle ne ravive pas le souvenir de Bénédicte Tauran, qui éclairait l’allure de fille coincée en quête de dévergondage.

En grand spécialiste de Rossini, le chef Alberto Zedda, 84 ans (!), rend sa finesse et ses couleurs à la partition, cordes ailées et bois savoureux de l’OSR – mais l’on note des flottements ici et là. L’imposant décor de Paulo Fantin (ce dédale d’appartements les uns sur les autres) tend à vampiriser la performance vocale, tellement il y a d’actions simultanées sur le plateau. Mais on aime ce Rossini frais et déjanté, où un jeune fils de banquier (Almaviva) cherche désespérément à affirmer sa virilité avec son look Bon Génie (ou Manor Premium?) faussement cool, sa Ford et sa moto Triumph. Des amours plus cyniques qu’elles n’en ont l’air.

Le Barbier de Séville, Grand Théâtre de Genève, me 12, sa 15 et lu 17 sept. à 19h30. Loc. 022 418 31 30, www.geneveopera.ch

La force de cette transposition est de nous ramener à notre quotidien sans banaliser le propos

Publicité