En matière de nourriture, l'un des plats de résistance harrisoniens s'intitule Entre Chien et loup (trad. de Brice Matthieussent, 10/18, 376 p.). Onze chapitres savoureux, où l'écrivain revient à ses chères obsessions en commençant par vitupérer les «diététiciens chiants» et autres pisse-froid de la cuisine minceur, cet «équivalent moral du fox-trot».

Ouverture: compte-rendu d'un gueuleton mémorable en compagnie d'Orson Welles. Suite des festivités: une digression où Harrison explique comment il faut s'y prendre pour mériter son repas; une méditation sur les mets «reconstituants et pacifiques»; un hommage à l'huile d'olive vierge première pression; une visite commentée des meilleurs restaurants de Key West; une évocation de «ripailles imaginaires» façon Brillat-Savarin; une parenthèse sur le jeûne dont le seul intérêt est de donner de l'appétit; et ce cinglant avertissement aux mal-nourris qui encombrent les fast-foods: «Ma conviction c'est que si vous mangez mal, vous vivez probablement tout aussi mal. On a tendance à mal manger quand on devient inattentif à tout sauf aux impératifs économiques immédiats, et que la nature devient une abstraction: on se «remplit» tout simplement, comme on fait le plein d'essence de sa voiture, et peu importe si quelque exécrable torche-bouffe a arrosé de purée de framboise votre gibier élevé au grain. Vous n'êtes plus qu'un crétin avachi sur son auge.»

Mais ce livre est aussi un manuel de psychiatrie culinaire qui a le mérite de ne rien coûter à la Sécurité sociale. Aux déprimés, Harrison déconseille vivement le Prozac; il les invite plutôt à se précipiter dans une churrascaria de Rio, afin de déguster un rôti découpé dans la croupe d'un zébu; ils pourront également essayer la feijoada, ragoût de haricots agrémenté d'une douzaine de viandes séchées différentes, excellentes pour le moral. Autre recommandation: pour dissiper le spleen des fins de soirée, il faut impérativement aller dans un restaurant italien et commander «le plat violent de pasta connu sous le nom de puttanesca, très en faveur chez les prostituées romaines». Humour, hédonisme badin, provocation, démesure, tels sont les ingrédients que l'on trouve dans Entre Chien et loup, délectable traité de gastrosophie. Anorexiques s'abstenir.