Que le marché des montres de collection obéisse à des rouages subtils, imperceptibles aux profanes, nul ne s'en étonnera. Qu'il soit le théâtre de très vives passions, nulle surprise non plus. Celles-ci, la plupart du temps discrètes, affleurent depuis quelques mois à l'occasion du conflit virulent opposant Antiquorum - qui fut longtemps au premier rang des maisons d'enchères horlogères - à son fondateur, Osvaldo Patrizzi. Ce dernier avait vendu ses parts, en 2006, au japonais Artists House Holdings et signé une clause de non-concurrence en cas de départ. Or il s'est trouvé évincé de sa propre entreprise en août dernier. Depuis, les hostilités sont ouvertes et s'aggravent, chacun utilisant la voie royale d'Internet pour exposer ses rancœurs, lancer les pires accusations et recruter des partisans pour son camp, les Nippons ayant choisi la sobriété et l'Italien l'étalage.

Plusieurs actions civiles et pénales ont été déposées, ce qui incite les spécialistes du monde horloger à une réserve prudente. Quant à Osvaldo Patrizzi, il vient de fonder Patrizzi & Co Auctioneers et se relance ainsi dans l'univers des enchères de montres, un marché très jeune - moins d'une vingtaine d'années - qu'il a fortement contribué à créer. Cependant, l'affaire et ses rebondissements ont eu pour effet d'attirer la suspicion sur les pratiques d'un milieu restreint où la concurrence est vive. Et les accusations publiées en octobre dernier par le Wall Street Journal n'ont fait qu'ajouter au trouble. A propos d'une vente controversée de montres Omega, sous le titre «La main invisible», le quotidien américain révélait «comment les fabricants de montres interviennent dans les enchères». En clair: parmi les enchérisseurs se cacheraient les horlogers eux-mêmes, désireux de doper les prix de leurs produits et de conférer du même coup un lustre accru à leur marque.

Si certains coups montés - d'ailleurs repérés par les connaisseurs - ne sont pas exclus, la vérité paraît plus prosaïque. Le réservoir des pièces de collection historiques et rares se fait de plus en plus exigu; les ventes aux enchères s'alimentent donc en pièces récentes et constituent un marché de l'occasion, en concurrence directe avec celui des mêmes modèles en vitrine dans les boutiques d'horlogerie. Ainsi, pour ses ventes genevoises de ce printemps, Antiquorum lance sur le marché quelque 700 montres-bracelets rassemblées par un «noble européen connu pour son goût impeccable», fabriquées au cours des quinze dernières années par les grandes marques suisses et allemandes ainsi que par des «horlogers d'avenir».

La première pièce à passer sous le marteau du commissaire-priseur ne sera autre qu'une Swatch Trésor Magique au boîtier de platine, seule de cette marque construite en métal précieux, enseigne le catalogue qui annonce un prix de départ compris entre 1000 et 2000 francs. Le final culminant de la vente sera assuré par une F.P. Journe Sonnerie Souveraine à répétition minutes hautement complexe, estimée entre 350000 et 500000 francs. Si la Swatch est issue d'une série de 1993, largement «limitée» à 12999 exemplaires, la F.P. Journe a été produite en 2007. Fabriquée dès 2006 - et aussi primée - cette montre s'obtient neuve à 699400 francs, moyennant un an d'attente pour un achat en boutique ou deux ans en cas de commande directe.

Non contentes de s'accommoder de cette curieuse situation, les grandes manufactures prennent en compte le phénomène dans leur stratégie. Elles le suscitent même et l'encouragent lorsqu'elles lancent des pièces hautement élaborées, forcément produites en tout petit nombre et donc appelées à devenir très vite des objets de collection recherchés. D'un côté, elles contribuent à éviter l'assèchement du marché des montres de collection; de l'autre, en achetant leurs propres pièces historiques, elles complètent leurs patrimoines respectifs et enrichissent leurs musées privés. Les pièces ainsi soustraites au marché des collectionneurs, une cinquantaine au maximum par an, acquises par quelque vingt à vingt-cinq fabricants horlogers - notamment Patek Philippe, Vacheron Constantin, Audemars Piguet, Cartier, Breguet, Omega - ne représenteraient pas plus de 2% de ce marché. Pas assez pour exercer une réelle influence sur les prix pratiqués.

Cependant, les effets de cette politique se font sentir bel et bien. En écrivant leur histoire, en muséifiant leurs pièces anciennes, les manufactures offrent au commerce de la montre d'exception, neuve ou de collection, l'indispensable outil de référence garant de la crédibilité des produits, à partir duquel se construit leur valeur. Autrement dit, les intérêts des fabricants, des détaillants ainsi que ceux des maisons d'enchères et des collectionneurs convergent. Est-ce à dire que les manipulations et les spéculations sont absentes de ce marché? Ce serait faire preuve d'angélisme. En vérité, sur le marché de la montre de collection ou d'occasion, qui connaît son apogée annuel lors des ventes genevoises de printemps et d'automne, deux mondes se frôlent: celui des amateurs véritables et celui des opportunistes; les uns et les autres trouvent tout naturellement les partenaires commerciaux qui leur conviennent.

Les montres qui illustrent cette page figurent aux catalogues des enchères horlogères genevoises de ce printemps. Antiquorum, 10 et 11 mai, http://www.antiquorum.com Sotheby's, 11 mai, http://www.sothebys.com Christie's, 12 mai, http://www.christie's.com