Trente ans de carrière et toujours ce même souffle limpide. A 52 ans, Emmanuel Pahud reste le flûtiste le plus éminent de sa génération. Partageant sa vie entre une activité de soliste et de musicien d’orchestre (il occupe le poste de flûte solo à l’Orchestre philharmonique de Berlin depuis 1992), le Franco-Suisse maintient cette exigence de musicalité et de maîtrise technique qui confère une élégance rare à ses interprétations.

Chaude et ample, la sonorité de sa flûte emplit à elle seule l’église de Rougemont, où le public s’était rassemblé mercredi soir. Emmanuel Pahud n’est pas du genre à signer ses interprétations pour être «spécial»; il ne cultive pas la différence, mais «fait» la différence avec la conduite des phrases souples et organiques. Le claveciniste français Benjamin Alard, avec lequel il vient de tourner au Japon, forge lui aussi un jeu très équilibré.

Presque trop de maîtrise

Leur interprétation de trois Sonates pour flûte traversière et clavecin de Bach se distingue par la fluidité des phrases et un équilibre olympien. On y admire aussi la lisibilité des lignes polyphoniques. Seul bémol: un côté un peu lisse. Bien sûr, la matière polyphonique de Bach invite à une forme de distanciation, mais tout cela est tellement maîtrisé qu’on voudrait, par-ci, par-là, un surcroît d’éléments saillants.

En raison de ses chromatismes particulièrement expressifs, la Sonate en si mineur BWV 1030 invite à un investissement émotionnel plus marqué. Le duo met en relief les tensions harmoniques dans le premier mouvement sans jamais rompre le flux des phrases. Le mouvement fugué suivi de la Gigue dans le finale respirent cette même audace dans l’écriture comme dans l’interprétation.

Les deux musiciens avaient ensuite chacun une œuvre à jouer en solo. Pahud assouplit et étire les phrases dans la Partita pour flûte seule en la mineur BWV 1013; il joue sur les inflexions, met en valeur le caractère sinueux des phrases musicales dans le premier mouvement pour épouser les chromatismes. Benjamin Alard avait choisi l’admirable Suite française no 5 pour clavecin; on admire la fluidité des traits dans l’Allemande, l’emploi du jeu de luth dans la Sarabande, et cette Gigue prise à un tempo étonnamment vif! Très applaudis, Pahud et Alard jouent en bis la fameuse Sicilienne en sol mineur de Bach. Une musique cajoleuse et expressive, arrangée de moult façons, y compris dans le film Breaking the Waves de Lars von Trier.

Dernière ligne droite

Quant aux Sommets Musicaux de Gstaad, ils entrent dans leur dernière ligne droite avec deux rendez-vous. Le premier, ce vendredi 4 février, convie Juan Diego Flórez et son pianiste attitré Vincenzo Scalera à l’église de Saanen. Lors de son concert il y a un mois au Victoria Hall de Genève, le ténor péruvien avait mis le public en délire au terme d’une soirée complètement folle où il a chanté les plus beaux airs d’opéra. Il s’était emparé de sa guitare pour s’accompagner lui-même durant les généreux bis. L’éclat de sa voix, l’élégance de la ligne, le lyrisme exacerbé, tout cela en fait un chanteur parvenu au zénith de sa carrière.

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Le lendemain, le violoniste français Jean-Christophe Spinosi et l’Ensemble Matheus feront fouetter leurs archets baroques dans les musiques italiennes et françaises de Vivaldi, Händel, Marin Marais et Jean-Féry Rebel. Des récitals de violon et piano par des jeunes talents sont aussi agendés à la chapelle de Gstaad.

Sommets Musicaux de Gstaad, jusqu’au 5 février.