Après l’univers enchanté de Wes Anderson et son Moonrise Kindgdom, voici déjà son correctif signé Jacques Audiard. C’est que, sauf exception, on ne vient pas à Cannes pour s’amuser. Dès son titre, De Rouille et d’os l’aura bien rappelé. De prime abord un peu inattendue de la part de l’auteur d’Un Prophète, cette tentative de film d’amour cru, aux corps malmenés sur fond de dèche, s’avère finalement bien dans la ligne de son auteur.

Plongée sans scaphandre

Après son coup d’éclat d’Un Prophète, Prix spécial du jury en 2009 (coiffé au poteau pour la Palme d’or par Le Ruban blanc de Michael Haneke, de retour lui aussi cette année), on attendait sans doute trop d’Audiard pour que son nouveau film ne déçoive pas un peu. Il faut bien l’avouer, jamais De Rouille et d’os ne s’impose avec la même évidence. Il n’empêche qu’à sa manière, c’est aussi un fort beau film, qui pourrait briguer des prix d’interprétation.

Tout commence par le rêve d’un enfant, dans un style qui rappelle Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel. Les films ont bien un thème et une monteuse en commun, c’est une fausse piste. Le petit garçon un peu oublié par la suite, c’est son père Alain, dit Ali, qui assumera le premier rôle, un ex-boxeur descendu vers le Sud avec son fiston pour y refaire sa vie. Son point de chute: une sœur qui vit à Antibes, sur la Côte d’Azur.

Bientôt videur de boîte de nuit, Ali y rencontre Stéphanie, qu’il raccompagne chez elle après une bagarre. Elle est dresseuse d’orques au Marineland voisin, une «princesse» apparemment hors de sa portée. Mais après qu’un spectacle a tourné au drame, la laissant handicapée, elle le rappelle. Et la manière qu’a Ali de la regarder, sans jamais céder à la compassion, l’aide à revivre. Lui, de son côté, se laisse entraîner dans des combats douteux par un nouvel ami qui ne l’est pas moins…

Improbable, cette histoire d’amour inspirée par un recueil de nouvelles d’un jeune auteur canadien (Rust and Bone de Craig Davidson, 2005)? Sa transposition tranche en tout cas dans le paysage, aussi bien celui de la Côte d’Azur, ici saisie en hiver, que du cinéma français, peu habitué (à part Bruno Dumont) à s’afficher aussi physique. Mais dans l’œuvre d’Audiard, fils de scénariste-dialoguiste, une logique obscure veut que le dialogue ne fasse que perdre du terrain, au profit des corps, des regards, de l’action.

Pas vraiment de changement de cap, donc, avec ce film dont l’héroïne handicapée rappelle celle de Sur mes lèvres et le héros un peu fruste celui d’Un Prophète. Ici, pas de séduction, sinon la plus secrète, qui se cache derrière un rapport d’amitié y compris sexuelle. Privée de ses jambes, la délicate Marion Cotillard contraste fortement avec le costaud Matthias Schoenaerts, révélation belge du récent Bullhead/Rundskop de Michael R. Roskam (pour lequel il avait pris 25 kilos de muscles!). Mais la métaphore du rapport à l’animal est là pour nous annoncer leur compatibilité. Et pour finir, cette bête-là n’aura qu’à s’humaniser un peu, à apprendre à exprimer ses émotions – y compris de père – pour amadouer sa belle dresseuse.

L’amour opaque

Tout le talent de Jacques Audiard consiste à durcir, à rendre opaque et déchirante, cette fable si transparente. Son goût sincère pour les personnages incomplets et cabossés par la vie n’est plus à prouver. On regrettera juste qu’à force de retrancher dans son scénario, de monter au plus serré, certains éléments – l’enfant déjà évoqué, le personnage louche de Bouli Lanners, l’idée de faire d’Ali, devenu gardien de nuit d’une usine, un social-traître – se retrouvent réduits à faire toile de fond utilitaire.

Cinéaste singulier, qui échappe aussi bien au film d’auteur à la française qu’à la tentation du cinéma de genre à l’américaine, Audiard signe néanmoins à 60 ans un 6e opus des plus prenant. Seul le petit soupçon de complaisance, un certain manque de recul, empêche encore ce raconteur d’histoires hors pair de signer un pur chef-d’œuvre.

VVV De Rouille et d’os, de Jacques Audiard (France/Belgique 2012), avec Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts, Armand Verdure, Bouli Lanners, Céline Sallette, Corinne Masiero. 1h55.