affaires intérieures

Et roule ma poule

Les animaux sont parmi nous. On monte sur ses grands chevaux, on fait le pied de grue, on ne fouette pas les chats même quand on a la puce à l’oreille, et ainsi de suite. Il n’y a pas de lézard.

Un sympathique lecteur me dit son regret de ne pouvoir m’aider à trouver le dictionnaire bilingue chat/français dont je signalais mon besoin lors d’une précédente chronique (LT du10.10.2012). Il m’envoie en guise de consolation un dictionnaire qui n’a rien à voir mais qui vaut le détour. Il est écrit par un juriste éthologue doublé d’un étymologiste dénommé Arnaud Simon; il est intitulé Donner sa langue au chat * et il raconte notre vie intime avec les animaux par la preuve du langage. Comptez le nombre de fois que vous utilisez dans une journée une expression animalière: votre vie de chien, sa gueule de cochon, la tête de linotte de l’étage du dessus, le dindon de la farce que vous ne voulez pas devenir, le pied de grue que vous ne ferez pas, la peau de l’ours que vous avez hélas vendue avant de l’avoir tué, la puce à votre oreille, la peau de vache du bureau d’à côté, le canard boiteux qui se prend pour un jeune loup, la vieille chouette qui prédit votre échec, etc.

Ces expressions sont présentes dans toutes les langues, avec des variations. On a une faim de loup en français mais une faim d’ours en allemand; on court deux lièvres à la fois en français mais en portugais, quand on attrape un lièvre, c’est qu’on se prend une bûche. Nous avalons nos couleuvres tandis que les Espagnols les narguent en en sachant plus qu’elles. Nos crabes vivent en panier et sont infréquentables, tandis qu’en vietnamien, ils sont seulement inutiles et vains car ils ne transportent que du sable. Notre poule mouillée devient pour les Anglais un chat apeuré tandis que notre anguille sous roche est pour les Italiens une chatte qui couve.

A propos de chat, je comprends enfin, après des années d’ignorance, pourquoi on lui donne sa langue: quand on renonce à trouver la solution d’une énigme, quand on ne peut plus rien dire de sensé avec la langue, on la donne à l’animal mystérieux, impénétrable, qui paraît garder tous les secrets du monde derrière ses «prunelles mystiques» (Baudelaire).

Mais alors, s’il est si noble, ce chat, pourquoi le fouetterait-on, même quand il n’y a pas de quoi? C’est la bergère qui le fouette, pas nous. «Elle fait paisiblement ses fromages du lait de ses brebis. Le chat qui la regarde y met le menton-ronron; eh bien, elle lui donne du bâton; et ron et ron petit patapon, si fort qu’il en meurt…» Le dictionnaire ne dit pas s’il existe pareille cruauté dans d’autres langues. Mon ami roumain m’assure horrifié que jamais en Roumanie les bergères n’ont battu les chats. A voir.

Le cheval est très présent parmi nous. Tout le monde a son cheval de bataille, et ce n’est pas parce qu’on est un cheval de retour qu’on est un mauvais cheval. Vous êtes à cheval sur les principes? Bon, d’accord, j’en parlerai à mon cheval. En attendant, s’il vous plaît, ne montez pas sur vos grands chevaux.

Pourquoi «grands» chevaux? Le cheval est un animal de classe. Aux fermiers, le bourricot, aux nobles le palefroi pour parader et le destrier pour guerroyer. Sous l’Ancien Régime, la troupe d’élite de noble naissance servant dans l’armée française, la «gendarmerie», monte les chevaux de la cavalerie lourde, 1,45 m au garrot: de grands chevaux assurément. Non, contrairement à ce que soupçonnent les Allemands, ce n’est pas une histoire que m’a racontée mon cheval. Il n’y a pas de lézard. Allez, roule ma poule.

* Editions Favre, 2012.

«Elle fait paisiblement ses fromages du lait de ses brebis. Le chat qui la regarde y met le menton-ronron»

Publicité