Le français en (r)évolution (5/5)

La Roumanie, miroir de la francophonie en Europe centrale

Historiquement francophile, le pays latin est souvent considéré comme la petite sœur de la France. Une idée irritante alors qu’il est l’un de ses plus hauts représentants

La francophonie est en recul un peu partout dans le monde, sauf en Afrique. Cette (r)évolution est en partie due à l’avènement de la société numérique, globalement très anglicisée. Du 13 au 17 août, «Le Temps» part en reportage en France, à Québec, à Bruxelles, en Nouvelle-Calédonie et à Bucarest pour sentir battre le pouls de la langue française.

Notre éditorial: Le français, une identité en (r)évolution
Episode 1: A Villers-Cotterêts, le roman du français conquérant
Episode 2: La défense de la langue au Québec, un devoir moral malgré tout
Episode 3: A Bruxelles, le laboratoire de la francophonie plurielle
Episode 4: En Kanaky, l’indépendance en version française

D’abord, les clichés: la Roumanie est une île latine dans une mer slave, les Roumains sont francophones, Bucarest est le petit Paris de l’Orient ou des Balkans. «Je t’aime moi non plus» s’applique parfaitement aux relations franco-roumaines. Mais que se cache-t-il derrière les apparences de ce rapport d’amour et de haine que la Roumanie et la France aiment alimenter?

«Je suis Roumain et fier de l’être»

Concernant la francophonie roumaine, il y a la grande histoire avec un réseau institutionnel impressionnant et la petite histoire. Ou plutôt les petites histoires de personnages qui animent la francophonie roumaine. Laurent Couderc en est un. Né en 1972 à Montpellier il a quitté sa douce France, le Sud et le mistral, pour faire ses études chez l’ennemi: en Grande-Bretagne. Ses gènes de globe-trotter l’ont amené ensuite à Barcelone, où il a travaillé pour l’agence de presse britannique Reuters, puis à Madrid.

Mais il y a aussi de l’imprévu dans la vie d’un homme et Laurent Couderc l’a appris en 2003 à l’occasion d’un voyage professionnel à Bucarest. «Cela s’est passé très vite, se rappelle-t-il. De retour à Madrid, je n’avais qu’une idée en tête: démissionner et m’installer à Bucarest comme correspondant pour des médias francophones. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai été correspondant de L’Express, de La Croix, du Soir à Bruxelles et de la radio belge. J’adore mon pays d’adoption, maintenant je suis Roumain et fier de l’être. Des villes telles que Paris, New York, Londres s’imposent à vous par leur histoire mais Bucarest ne vous impose rien, vous êtes libre et vous avez l’impression que tout est possible. Pour moi, être à Bucarest est maintenant une évidence.»

En 2006, le jeune Français devenu Roumain découvre l’entrepreneuriat et se jette corps et âme dans le journalisme indépendant en créant l’édition locale du Petitjournal.com, un quotidien d’information publié sur la Toile. Deux ans plus tard il se voit confier la rédaction du trimestriel Regard, financé par les grands investisseurs français en Roumanie avec l’appui de l’Institut français de Bucarest. La stratégie de Laurent Couderc a été simple: le meilleur moyen de promouvoir la francophonie est de ne pas en parler. Aujourd’hui, Regard est une référence de qualité avec un tirage de 3000 exemplaires. «J’ai pu assurer l’indépendance de Regard parce que je suis également entrepreneur et je comprends les mécanismes économiques, explique-t-il. Je prends tout en main avec mon équipe de huit collaborateurs et nous sommes intransigeants sur la qualité et l’indépendance de la revue.»

Avec des correspondants dans les pays voisins, la Bulgarie et la Hongrie, et des reportages réguliers en Moldavie, en Ukraine et en Serbie, Regard diffuse de l’information en français à l’échelle régionale. «Regard est très présent dans les lycées, les collèges et les facultés en Roumanie grâce au soutien de l’Institut français, assure Laurent Couderc. Les jeunes apprennent le français à travers notre revue et ça, pour moi, c’est le plus gratifiant. Ces jeunes apprennent le français non pas parce qu’on leur parle de francophonie mais parce qu’on leur parle de leur pays d’une manière différente. Nous avons tout à gagner si on fait preuve d’humilité.»

La langue française, un atout pour demain

En 2015 une édition roumaine de Regard a vu le jour, offrant un résumé des meilleurs articles de l’édition française. Tiré à 1200 exemplaires, le média roumain a été une bonne stratégie pour appâter de nouveaux lecteurs. Cette année un petit bébé de Regard a fait son apparition sur le web: Son-Image, un site minimaliste d’entretiens audio avec un diaporama de photos en noir et blanc. «Notre crédibilité est basée sur le fait d’utiliser le français comme un outil simple pour raconter le monde à nos lecteurs, conclut Laurent Couderc. Nous avons évité le côté institutionnel et abstrait de la francophonie et nous avons gagné.»

Grâce à Regard, le français est en train de conquérir le cœur des lycéens et des étudiants roumains. Quant à Camelia Veteleanu, âgée de 38 ans, elle a introduit la langue de Molière au niveau de la maternelle. Revenue en Roumanie après un séjour en France, cette jeune Roumaine a décidé de tout laisser tomber pour créer une maternelle. Une aventure digne d’un film de fiction. «Mon fils aîné avait été à la maternelle en France, raconte-t-elle. Après mon retour à Bucarest, j’ai cherché une maternelle pour ma petite fille qui soit au niveau de celle que j’ai fréquentée en France, mais il n’y en avait pas. En 2016 j’ai décidé de la créer moi-même.» Camelia commence avec une petite structure où elle accueille sa petite fille et les enfants de quelques amis. Le bouche-à-oreille fonctionne et les enfants sont de plus en plus nombreux, au point de devoir louer une grande maison dans le centre de Bucarest. C’est ainsi qu’est né le réseau francophone Le Carrousel, qui compte actuellement deux maternelles et 68 enfants.

Le projet est un succès et Camelia se rend à Paris pour suivre une formation à l’Institut petite enfance Boris Cyrulnik. Ses expériences en bilinguisme attirent l’attention de la direction, et en juin dernier le grand neurologue et psychiatre français Boris Cyrulnik s’est rendu à Bucarest. «Nous sommes venus ici pour inaugurer notre première antenne internationale, a-t-il déclaré. Camelia a fait un travail extraordinaire.» Le bilinguisme est devenu l’atout majeur pour la réussite de demain. «Les recherches en neurologie nous montrent les énormes avantages du bilinguisme précoce, explique Camelia Veteleanu. Les synapses que crée le cerveau des petits quand on leur apprend une langue étrangère permettent à l’enfant de mieux s’adapter au monde et d’être beaucoup plus tolérant envers les autres. Dans ce contexte la francophonie prend tout son sens.»

La Roumanie, un pilier de la francophonie

Sur le plan institutionnel, la Roumanie s’enorgueillit d’avoir su faire de la francophonie une «success-story», comme on aime dire à Bucarest en bon français. Les institutions majeures de la francophonie ont choisi la capitale roumaine comme quartier général pour être représentées dans l’ensemble des pays de l’Europe centrale et orientale. L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) a implanté à Bucarest son bureau régional pour les pays d’Europe centrale et orientale (Breco). «Dans ces pays, il s’agit davantage d’une francophonie choisie que d’une francophonie héritée du passé colonial, affirme Rennie Yotova, directrice du Breco. Cette région se distingue par une volonté politique d’appartenance à la famille francophone.»

C’est dans le domaine de l’éducation que la francophonie marque des points forts en Roumanie. Même si l’anglais reste en tête du choix des Roumains, plus de 1 400 000 enfants ont choisi le français comme langue étrangère et le pays compte 8000 professeurs de français. «Aujourd’hui tout le monde apprend une forme simplifiée de l’anglais, affirme Christophe Gigaudaut, le directeur de l’Institut français de Bucarest. Le choix intervient au niveau de la deuxième ou de la troisième langue et c’est là que le français a un rôle à jouer. Plus les Roumains seront nombreux à parler le français, plus ils auront une ouverture sur le monde. La francophonie est aussi un atout pour le rayonnement de la Roumanie à l’étranger.»

Voir aussi: L’intimité franco-roumaine

L’Agence universitaire de la francophonie (AUF) s’est installée à Bucarest en 1994 et couvre 24 pays d’Europe centrale et orientale, de l’ancien espace soviétique et des Balkans. «Nous avons 111 filières francophones universitaires dans cette région et plus d’un tiers se trouvent en Roumanie, s’enorgueillit Mohamed Ketata, le directeur de l’AUF à Bucarest. Tous les ans environ 5000 étudiants étrangers francophones viennent étudier en Roumanie. C’est merveilleux de voir travailler ensemble un Serbe et un Kosovar, un Russe et un Ukrainien.»

Malgré la mauvaise image de la Roumanie dans la presse occidentale, où ce pays est souvent réduit aux problèmes de la minorité rom et de la prostitution, Bucarest mise sur la francophonie pour retrouver son éclat. Les Roumains sont fiers de leurs intellectuels et artistes reconnus à l’international: Constantin Brancusi, qui a inventé la sculpture moderne à Paris, le dramaturge Eugène Ionesco, dont les pièces continuent d’être jouées à Paris après plus d’un demi-siècle, Tristan Tzara, qui a rendu l’Europe «dada», l’essayiste Emil Cioran, un virtuose de la langue française, et beaucoup d’autres intellectuels issus de la veine francophone de ce pays latin. Pilier de la francophonie en Europe centrale et orientale, la Roumanie espère gagner une meilleure visibilité à l’étranger.


Une librairie française au cœur de Bucarest

Sidonie Mézaize est comme ça: elle croit à une idée et elle s’y tient contre vents et marées. L’idée était de créer une librairie française au cœur de Bucarest. La capitale roumaine s’efforce depuis un quart de siècle de renaître de ses cendres après avoir été massacrée par les rêves de grandeur de feu le dictateur communiste Nicolae Ceausescu. «Il y avait des librairies françaises dans des capitales où la francophonie n’est pas très présente, alors qu’à Bucarest, où l’on a l’impression que tout le monde parle français, il n’y en avait aucune», affirme Sidonie Mézaize.

Le constat est là: pas de librairie française dans un pays qui reste le pilier de la francophonie en Europe centrale et orientale. Puis l’idée est venue, suivie du désir d’entreprendre. La jeune Parisienne diplômée en littérature comparée est arrivée à Bucarest en 2009 à l’âge de 24 ans, avec la mission de travailler pour le Bureau du livre de l’Institut français. Pendant deux ans, elle s’est plongée dans le monde des éditeurs roumains avec pour objectif de promouvoir la littérature française. «La Roumanie est un bon poste, beaucoup de gens parlent le français et très vite on a l’impression qu’on est chez nous», témoigne-t-elle.

Avant de terminer son mandat au Bureau du livre, Sidonie se met à rêver. A 26 ans, avec quelques milliers d’euros d’économies et l’idée de créer une librairie française, elle s’adresse à la Fondation Jean-Luc Lagardère. Elle se voit accorder une subvention de 30 000 euros qui lui permet de louer une petite maison au cœur de Bucarest. En novembre 2012, la librairie Kyralina – nom inspiré par le roman Kyra Kyralina, dont l’auteur est l’écrivain roumain de langue française Panaït Istrati – ouvre ses portes.

Outre les livres, la librairie Kyralina offre à Bucarest le charme des librairies indépendantes françaises, lieux qui nous font encore rêver. «Cette librairie est un morceau de France en plein Bucarest, déclare Maria Audet, une habituée de Kyralina. Il y a beaucoup d’événements et j’y rencontre toujours des gens très divers et intéressants. Mais cette librairie est avant tout la meilleure façon de s’évader vers la France.» Le réseau culturel français en Roumanie explique aussi le succès de cette librairie qui fait rayonner la culture française aux confins orientaux de l’Europe. Les écrivains invités par l’Institut français de Bucarest y font souvent un détour et attirent les foules. «Au début je vivais dans une petite pièce au fond de la librairie, avoue Sidonie. Je me réveillais parfois la nuit pour ranger les bouquins et ça faisait rire les passants qui me voyaient en pyjama à travers la fenêtre. Mais ce travail m’a énormément récompensée. Un jour un monsieur est venu m’offrir des fleurs, et j’ai senti que j’avais réalisé mon rêve.»


Une Villa Médicis à la roumaine

C’est une villa coquette, 6, rue Emile Zola à Bucarest, au cœur du quartier chic de la capitale roumaine. Les connaisseurs l’appellent la Villa Noël, comme on dit Villa Médicis à Rome. Derrière sa longue appellation – Centre régional francophone d’études avancées en sciences sociales – se cache une perle de la recherche de haut niveau en sciences sociales en Europe centrale et orientale. Certes, elle n’a pas l’envergure de la villa romaine, mais à l’échelle roumaine elle a le même impact. «C’est un centre de recherche et de formation francophone à vocation régionale, affirme Ioan Panzaru, ancien recteur de l’Université de Bucarest et chef de l’équipe qui gère la Villa Noël. C’est grâce à cette collaboration à l’échelle régionale qu’on peut cristalliser les diverses façons de voir le monde.»

La belle demeure, qui dispose de 800 mètres carrés et d’un jardin généreux en plein cœur de Bucarest, a appartenu à un officier de l’armée de l’air française, Louis Noël, envoyé en Roumanie dans le contexte de la Première Guerre mondiale. N’ayant pas eu de descendants, il a offert sa maison dans les années 1930 à l’Etat français. Le destin de la Villa Noël a basculé en 2012 lorsque l’Université de Bucarest a remporté le grand prix culturel Louis D. de l’Institut de France, qui lui a apporté une dotation de 750 000 euros. De quoi rénover la maison et l’équiper aux plus hauts standards. «C’est un centre d’excellence de la recherche en langue française, assure Silvia Marton, chargée de cours à la Villa Noël. Il faut casser le monopole de la langue anglaise, d’autant qu’en Roumanie et en Europe centrale et orientale le français est encore très vivant.»

Voir aussi: La Villa Noël, alter ego de la Médicis à Bucarest

Bourses d’études, colloques, programmes doctoraux, recherches très poussées dans les sciences sociales, politiques et juridiques, tout cela est au menu de la maison Noël. «Nous touchons tous les pays qui se trouvent à l’est de l’Allemagne jusqu’à l’ancien espace soviétique et, sur l’axe nord-sud, de l’Ukraine jusqu’à l’espace méditerranéen, en passant par les Balkans, affirme Silvia Marton. C’est grâce au français que les chercheurs de haut niveau de tous ces pays se croisent en Roumanie.»


Un collège juridique franco-roumain

Le Collège juridique franco-roumain d’études européennes a été fondé en 1995 grâce à une coopération entre l’Université de Bucarest et l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Le collège a formé 4500 spécialistes en droit international, européen et comparé et il accueille actuellement 250 étudiants par an. L’enseignement est dispensé en français par une trentaine de chargés de mission issus d’un consortium de douze universités françaises et des enseignants de la Faculté de droit de Bucarest formés dans les universités françaises. Les diplômes du Collège juridique franco-roumain sont reconnus en Roumanie et en France.

Un réseau francophone pour l’égalité femme-homme

En novembre 2017, la Roumanie a accueilli la Conférence des femmes de la francophonie, qui a ressemblé plus de 800 personnes, dont 700 femmes venues de 84 pays ayant décidé de mettre en place un réseau francophone pour l’entrepreneuriat féminin. La présidence a été confiée à Monica Jiman, directrice de la compagnie informatique Pentalog en Roumanie. «Nous avons déjà 655 comptes qui ont été créés sur ce réseau, affirme-elle. Une femme qui veut entreprendre a accès à un réseau qui lui offre de l’information et des échanges. Le réseau n’est pas réservé seulement aux femmes mais à tous ceux, femmes et hommes, qui veulent soutenir l’entrepreneuriat féminin.» Il y a aujourd’hui 120 millions de femmes francophones dans le monde.

Publicité