Il vient d'une ère, celle d'avant MTV mais d'après Charlie Parker, où le jazz s'étudiait au grand air. Martial Solal, né pied-noir en 1927, n'a pas visité les grandes écoles, les manufactures de doigté ou les fabriques à impros. Il s'est fait tout seul, en quelque sorte. Aujourd'hui, honneur rendu à un tribun du clavier mutin, il préside à Paris son propre prix de piano. Pendant quatre jours, dès jeudi, les lauréats du Concours Martial Solal expugnent la scène du Chorus à Lausanne. Prétexte pour parler, avec le maître, de ces jeunes pattes qui succéderont bientôt aux grandes mains.

«Difficile de dire si j'aurais été sélectionné à mon propre concours de piano quand je suis arrivé à Paris, à l'âge de 22 ans. A l'époque, la compétition paraissait moins rude. Aujourd'hui, tout le monde sait tout. Alors, il faut se distinguer très vite.» Quand, au milieu des années 1930, Martial Solal touche pour la première fois à l'ivoire sous le regard intransigeant du saxophoniste alto Lucky Starway, le jeune Français en exil appartient à la caste des pionniers. Sur Radio-Alger, le jazz américain malmène les oreilles fragiles. Et Solal s'entiche de cette noirceur outre-Atlantique.

Une raison d'être

«Je crois que nous étions beaucoup plus esclaves de nos modèles. On ne songeait même pas à être libérés de notre esclavage. Débarqués en France, à Saint-Germain, nous voulions tous copier les grands boppeurs. Excepté Django Reinhardt, qui possédait déjà un son.» Martial Solal est de cette génération qui a donné une raison d'être au jazz sur le Vieux Continent. Encore fasciné, forcément, par sa première fois à New York, entré comme en pèlerinage sur un paquebot mastodonte, le pianiste pose d'emblée le constat des limites que l'allégeance totale au jazz américain pouvait impliquer.

Alors, Solal travaille. Il range Bud Powell dans un coin de sa conscience. Et part, comme un missionnaire, à la recherche d'une identité propre. Jusque dans les années 1970, où il étudie avec un professeur classique, Martial Solal œuvre à son articulation. «Il s'agissait quand même de toujours raconter des histoires, la technique n'est qu'un moyen.» Super-pianiste à la palette extensive, le Français ne se laisse pas impressionner par les enfants de Berkeley, ces fils du conformisme jazzé. «Chez les jeunes, je cherche une vision et pas une perfection.»

Désigner les hérauts de la prochaine génération, pour Martial Solal la tâche est d'importance. Jusqu'ici, son Concours a révélé de vraies personnalités. Et le club Chorus a sélectionné parmi elles le jeune pianiste genevois Gabriel Zufferey («Il ne fait pas cela en amateur», dit de lui Solal), le vertigineux Baptiste Trotignon et le très jeune Arménien Tigran Hamasyan. Une orgie de pianistes que Martial Solal ponctue, dimanche, en trio. A l'apogée de sa trajectoire stylistique. «L'épuration technique? Même si le mot est assez laid, la chose m'obsède.»

Piano à Chorus, av. Mon-Repos 3, Lausanne. Lire également notre supplément «Sortir» du 6 mars. Du 6 au 9 mars. Programme complet sur http://www.chorus.ch ou au 021/323 22 33.