De Easy Rider à Thelma & Louise, innombrables sont les films inspirés par Sur la route. Mais, s’il fascine Hollywood depuis un demi-siècle, le roman fondateur du road movie n’avait jamais été porté à l’écran. Francis Ford Coppola achète les droits du livre mythique en 1979. Il propose à Godard, à Gus Van Sant d’en réaliser l’adaptation. Ce redoutable honneur échoit finalement à Walter Salles.

Né au Brésil, en 1956, ce fils de diplomate, champion de course automobile, est venu au cinéma par le documentaire. Il connaît la célébrité avec Central do Brasil (1998). On lui doit entre autres le remake d’un film d’horreur japonais (Dark Water), une adaptation d’Ismail Kadaré (Avril brisé) et un fameux road movie, Carnets de voyage, ou le périple d’Ernesto Guevara en Amérique latine dans les années 50.

Il a commencé à travailler il y a huit ans sur On the Road. En tournant un documentaire autour du livre et de Kerouac avant de recréer les prodigieuses virées des Clochards célestes.

Garrett Hedlund tient le rôle de Dean Moriarty, le double littéraire de Neal Cassady, et Sam Riley celui de Sal Paradise, alias Jack Kerouac; Kristen «Twilight» Stewart incarne Marylou, soit Luanne Henderson.

De passage à Paris, Walter Salles évoque dans un français remarquable le travail d’adaptation du roman-culte.

Samedi Culturel: Vous avez découvert «Sur la route» pendant la dictature au Brésil. Le livre s’est imposé comme le «contrechamp» de la répression que vous viviez. A quelle réalité ce roman libertaire sert-il de contrechamp aujourd’hui?

Walter Salles: Le livre parle de l’importance de vivre le rite de passage de la fin de l’adolescence à fleur de peau, et non par procuration. Il est vrai qu’on vit beaucoup par procuration aujourd’hui, devant un écran de télévision – ou un écran plus petit. L’idée d’expérimenter à la première personne s’est un peu perdue. Pas complètement. Je pense au Printemps arabe qui prouve que l’on peut encore réécrire sa propre histoire. Le contrechamp de Sur la route, c’est l’immobilisme.

«Sur la route» parle-t-il encore à la jeunesse?

J’aurais tendance à répondre oui. Ce roman connaît un regain d’intérêt surprenant depuis une dizaine d’années. Dans la préface de Jack’s Book, son excellente biographie de Kerouac, Barry Gifford relève que, sous Bush et Reagan, les livres de Kerouac ne se trouvaient presque plus dans les librairies américaines. Aujourd’hui, les œuvres de la beat generation refont surface, inspirent plusieurs projets de film.

L’influence de «Sur la route» sur la culture américaine et mondiale n’est-elle pas plus grande que le livre lui-même?

N’est-ce pas ce qui se passe avec tous les grands romans? Ils se traduisent dans d’autres formes. Le jazz poetry est très lié à la génération beat, Kerouac lui-même a travaillé sur deux disques où il scatte avec Steve Allen et d’autres musiciens. Ce genre a cessé d’exister. Mais il a inspiré M. Robert Zimmerman, qui est sorti du Minnesota pour devenir Bob Dylan et inspiré à son tour des générations de chanteurs et de poètes. Les grands romans sont comme les films charnières. Je pense à A bout de souffle de Godard qui a donné naissance à la nouvelle vague. Il est possible que la nouvelle vague n’existe plus, mais son influence existe toujours. Tout mouvement engendre d’autres mouvements qui continuent à vivre. C’est après avoir regardé A Bout de souffle qu’un jeune cinéaste sud-américain prend une caméra.

Lorsqu’on met en scène des personnages ayant existé et dont on possède de nombreuses photographies, cherche-t-on chez les comédiens une ressemblance physique ou une ressemblance morale?

Il faut d’abord rappeler qu’il existe très peu de photos de Kerouac et ses amis quand ils avaient 17-18 ans. Le mouvement beat est amplement photographié quand il prend forme. L’esprit des personnages doit coïncider avant les traits physiques. Si par hasard vous trouvez chez Viggo Mortensen une physionomie proche de celle de Burroughs, c’est un cadeau supplémentaire. Lui-même poète, photographe, Viggo est un intellectuel qui connaît profondément l’œuvre de Burroughs et de la génération beat. Et un acteur extraordinairement talentueux. Je le considère comme un coauteur tellement il a apporté de choses.

La séquence chez William Burroughs est particulièrement forte…

Elle est déjà extrêmement forte dans le livre. On n’arrive pas impunément chez William Burroughs. C’est un endroit à l’écart du monde où un écrivain recherche l’amplification des sens. Cette étape assez unique constitue un livre dans le livre. L’étrangeté vient directement du roman. Et aussi grâce à Viggo Mortensen et Amy Adams, dans le rôle de sa femme, qui réussissent à transmettre la folie des personnages.

Quelles difficultés rencontre-t-on en adaptant un roman linéaire comme «Sur la route»?

Etre fidèle à ce livre, c’est être fidèle à l’idée de chercher à tout moment l’improvisation, la spontanéité. Si on s’était limité à faire une traduction directe sans essayer de capter ce que la nature ou les acteurs proposaient, ou ce qui surgissait à la marge de la route, on aurait trahi le livre. Kerouac lui-même mélange constamment le vécu et la fiction. Il parle de fictional account. Il est peut-être plus facile de construire un film avec une architecture traditionnelle, en trois actes. Avec un début, un milieu et une fin, dans cet ordre, comme dirait Godard, ha! ha! En revanche, des narrations comme Carnets de voyage ou Sur la route vous obligent à travailler de manière plus impressionniste. C’est plus intéressant. Tous les jours, il faut être à l’affût…

Comment «Carnets de voyage» et «Sur la route» se complètent-ils et se répondent-ils?

Carnets de voyage est un récit initiatique sur la découverte d’une vocation politique, avec deux jeunes gens confrontés à une géographie humaine et physique qu’ils pressentaient mais ne connaissaient pas. On the Road est également un récit initiatique, sur des gens qui ne trouvent pas de place dans la culture américaine très conservatrice de l’après-guerre. Avec la route, les drogues, le sexe, ils essayent d’amplifier leur sensibilité. Cette quête engendre un chamboulement culturel. Le regard de Kerouac capte toutes les formes de quêtes libertaires et leur donne un sens. Parce qu’il ne faut pas oublier que c’est aussi un récit sur l’écriture d’un livre. Ce qui donne un sens à cette errance, c’est le travail de l’écrivain. C’est assez unique… Cet étrange mélange de vécu et de réinvention se traduit par un livre qui rappelle la route, puisque le rouleau, le scroll, avec ses

175 000 mots, nous invite au voyage. Il est la continuation même de la route que Kerouac a arpentée.

Vous avez habilement évité l’illusion rétrospective. Vos personnages ne sont pas conscients d’être en train d’écrire une page d’histoire.

C’est l’innocence du regard qui m’intéressait. C’est la même idée que Carnets de voyage. Ces jeunes gens n’ont aucune idée de qui ils seront vingt ans plus tard. Ce qui leur permet d’aller de l’avant, c’est l’instabilité, la curiosité. John Cassady, le fils de Neal, nous a dit: «N’oubliez jamais qu’ils ne savaient absolument pas où ils allaient et surtout qui ils allaient devenir.» Sinon, il n’y aurait ni les errances ni les égarements qui sont au cœur de l’œuvre. La beauté du livre, c’est qu’ils cherchent dans des directions différentes et se font mal dans ce processus. Sur la route est un livre sur l’amitié, mais aussi sur l’amitié brisée.

Vous prenez toutefois de petites distances. En suggérant par exemple la déchéance des héros…

Le cinéaste peut se permettre un regard légèrement extérieur. Ces éléments sont peut-être dans le livre. Une des biographes de Kerouac, Ann Charters, dit que Sur la route est un des premiers romans sur la fin du rêve américain, sur la fin de la conquête des territoires de l’Ouest, la fin de la route. L’idée que quelque chose va se casser est incluse dans le livre. Mais l’amitié qui se brise dans la réalité perdure par l’écriture. Le livre se conclut par la réaffirmation de cette amitié: «Alors je pense à Dean Moriarty, je pense même au Vieux Dean Moriarty, le père que nous n’avons jamais trouvé, je pense à Dean Moriarty…» Même si l’amitié est rompue, l’écho de ce nom reste à jamais. Il est de l’ordre de la littérature. C’est assez fascinant.

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Jack Kerouac

«Sur la route»

«Un gars de l’Ouest,de la race solaire,tel était Dean» «On avaitdu bop sauvagepour nous excitertout au long de la nuit. Je ne savais pas oùtout ça nous menait;je m’en foutais» «Je sentais à cinquante centimètres au-dessous de moi la routese déployer comme une bannière,s’envoler, sifflerà des vitesses inouïes»