Jacques Serena. Sous le néflier. Minuit, 176 p.

Dans les livres de Jacques Serena rampe toujours la menace d'une dissolution du sujet: clochardisation, anomie, disparition. C'est ce qu'on craint aussi pour le narrateur qui, «sous le néflier», ramasse les morceaux d'une vie cassée. A la première page, le médecin lui conseille un «changement radical» pour enrayer un mal hautement symbolique, situé dans la bouche: endiguer le flot des paroles inutiles, donner et recevoir de vrais baisers, ingérer de la bonne nourriture. «Le vieux coup de savate sur la tête pour me remettre dans le sens de l'histoire», se dit le malade, tout requinqué. En route vers la vie vivante!

Mais sous le néflier, sa femme et ses filles l'ignorent, lui et sa bouteille de fête «à cinq euros soixante». Il y a longtemps qu'elles l'ont perdu de vue.

Anne a besoin d'espace de liberté. C'est ce qu'elle ressasse en dressant des listes d'invités pour ses soirées: «amis des arts, animatrices bénévoles, vice-présidents d'associations, futures actrices, ex-céramistes». Au milieu de ces «oiseaux lourds», lui, l'écrivain, au retour d'une tournée de lectures, ne s'y retrouve pas, «vase familier oublié sur le buffet». Embrasser quand la femme qu'on a aimée refuse même un regard? Manger bien quand les menus se résument à des coquillettes avec des saucisses ou à une boîte de maïs? Il ne lui reste plus qu'à partir dans l'indifférence générale. Avant, il dévissait jusqu'aux ampoules des maisons qu'il laissait, cette fois, il ne prend qu'un sac.

Et c'est une dérive qui se coule dans l'angoisse de la perte: coups de téléphone inutiles, logements minables, traque fascinée du nouvel amant, ce vieux Letton peu ragoûtant, travailleur au noir, sculpteur sur bois qui attire étrangement les femmes sur son matelas sordide. Un homme finalement débonnaire qui aurait pu devenir le meilleur ami de son rival, une histoire ordinaire de désamour, de quête de reconnaissance, de renouveau aussi: la vie est obstinée, il y aura une nouvelle femme, brièvement. L'écrivain n'est pas sans expérience, il a lu des livres sur la passion, sait encore susciter un «insidieux désir de doux chaos», pas totalement mécontent d'être libéré de la nécessité de transiger qu'impose la vie de famille.

Avec le temps, en sept romans, Jacques Serena a gagné en distance. En maîtrise aussi: au-delà de l'anecdote, Sous le néflier séduit par le rythme qui prend par surprise, par le sens de l'oralité poussé avec beaucoup d'audace: phrases laissées en suspens au rythme de la pensée, coq-à-l'âne, ellipses, constructions boiteuses, reflets d'un trouble intérieur. Messages haletants laissés sur un répondeur hostile, monologues comiques, dialogues absurdes, détails anodins qui dessinent tout un paysage mental. Cet écrivain-là, auteur et/ou narrateur, il n'est pas nécessaire de craindre pour lui: il a les ressources pour survivre à toutes les galères et pour en tirer des livres forts.