Performance

Sur les routes la nuit, circulez, il y a tout à voir

Au far° Festival des arts vivants, à Nyon, des artistes proposent une échappée en voiture. Esquisse d’un road-movie confidentiel

Immobile sous la pluie. Quelqu’un. Est-ce un homme, une femme? Je ne distingue pas son visage, barré par un capuchon rouge. Son corps évoque les coquelicots après l’orage. Jeté là, ­présent pour personne, battu par la flotte, les jambes nues, le spectre s’éloigne dans le vert. En contrebas, des ruches teintent l’orée du bois. Jaune, bleu, vert. La mécanique s’emporte au rythme de la ­musique. Coup de volant à gauche, quelques gouttes s’infiltrent par la fenêtre, les roues rompent les flaques. La cadence s’accélère encore pour effacer cette rencontre. Déjà, ce n’est plus qu’une tache rubescente, un souvenir laissé à la campagne. Je ferme les yeux, fondu au noir. Nouveau plan.

Le film est mental. La caméra, c’est moi, c’est vous. Il suffit d’embarquer avec Strasse, collectif d’artistes italiens, présents cette année au far°. Strasse vient du dehors, du monde de la rue, porté par deux femmes qui, depuis 2006, ­explorent les décors urbains, déconstruisent le donné. Francesca De Isabella est la conductrice qui vous mènera à la rencontre de l’actrice Sara Leghissa et des autres, quelque part, là-bas.

Drive_in #6/Nyon est une expérience de l’altérité, de l’apparition de l’autre dans l’horizon du soi. Cette performance, à laquelle on assiste seul, est un dialogue entre cinéma et théâtre. Libéré du poids du matériel, des contraintes des planches, le jeu se vit comme un souffle qui remue les corps et brasse les pay­sages. Monter dans leur voiture, c’est faire place à l’articulation rythmique de l’émotion. Quand le moteur vrombit, de l’autre côté des vitres s’ouvre le possible. On oublie vite que quelqu’un nous guide au travers de ce plan-séquence idéal. Il faut s’abandonner pour fantasmer.

Il est 20 h. Nyon ruisselle de partout quand je claque la portière. Seule avec une inconnue au volant. Sensation étrange que celle d’être dépossédée de la suite des événements. Plus de smartphone à chatouiller, ni de décisions à prendre. Je suis en suspens. Les premières appréhensions se dissipent, la curiosité prend le dessus. Déjà ­apparaît une jeune femme qui a renversé ses affaires. Un petit lion orangé s’évade du tas de bibelots répandus sur la route. Le récit est lancé. Rapidement, la voiture quitte la ville, s’engouffre dans des ruelles résidentielles, puis sur des chemins flanqués de cailloux et de nappes boueuses. Flirtant avec le tempo des essuie-glaces, une mélodie évoque Car Cleveland de John Lurie. Du reste, j’ai l’impression d’être dans Stranger than Paradise, le froid en moins. Enivrée par l’air dans mes cheveux et le blues du saxophone, il fait bon incarner la pellicule.

Ralentissant près d’un impressionnant talus de terre, j’aperçois un homme dénudé qui dégringole et une femme lunaire qui marche les yeux dans le vague. Impériale. Elle avance, inaccessible. Ce sont deux chiens errants qui s’ignorent sur un sol en morceaux. Encore une énigme à l’histoire secrète que je tisse en ­silence. Autre direction. Mouvement d’appareil et, soudain, ce couple ­improbable qui ­vagabonde. Lui cueille des mauvaises herbes pendant qu’elle baragouine dans une radio d’une autre époque. Est-ce le même homme, celui du talus? Pourquoi est-il là à présent? Au pas, seule résonne la voix enraillée de la fille. Derrière elle, le Jura, coiffé d’un nuage de ouate dense et rose. Absurde photographie.

Sans un regard, la conductrice monte le volume. Nous filons à nouveau, éclaboussant tout au passage. Une paisible étrangeté m’entoure alors que nous gagnons la plaine de l’Asse. Je distingue une silhouette au loin. Peut-être la demoiselle au lion miniature? Aussitôt vue, aussitôt disparue. Ce n’est pas du montage, c’est de la danse.

Alors que la route me ramène au centre-ville, une pancarte du far° me rappelle au réel… C’est fou comme la ville a changé. Maintenant, la luminosité est jaune, palpable, presque gluante. Souverain, un arc-en-ciel nargue le lac. Sur le débarcadère, un canard chasse un héron, tout est matière à rêverie. Au gré d’une marche arrière, je reconnais des ombres familières. Ultime ma­nœuvre. Je retiens mon souffle sur la voix hypnotique de Vincent Gallo. Dénouement final. Orchestré subtilement, Drive_in #6/Nyon est un chevauchement constant entre réalité et fiction. Cette femme aux deux bergers allemands était-elle là par hasard? L’éveil provoqué par la performance illumine le banal d’une lumière particulière. On se met à détailler le rien. Scrutant le dehors à la recherche d’un indice. Par-delà le capot, les personnages surgissent, s’absentent, reviennent là où on ne s’y attend pas. Le spectateur est l’unique fil rouge qui les maintient ensemble. Film d’une seule projection avec une technique maîtrisée: rythme, mu­sique, revêtement, cadrage. Je n’ai pas vu la demi-heure passer. Quittant la voiture, sans mot dire, la conductrice me glisse un billet dans la main. Je n’ose le déplier, tout peut encore arriver.

Drive_in #6/Nyon, Strasse,jusqu’au 17 août, www.festival-far.ch

Orchestré subtilement, «Drive_in #6/Nyon» est un chevauchement constant entre réalité et fiction

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