Il y a des chanteurs qui souffrent pour trouver la note. Il leur faut de la concentration, du miel, des gargarismes, des vocalises avant de monter sur scène. Pas Gilberto Gil. La musique est son élément naturel, la voix coule, limpide.

Gilberto Gil, c’est un demi-siècle de musique, de la bossa-nova au rock, du candomblé au reggae. Figure de proue de l’Amérique latine, il est un des cofondateurs du tropicalisme, ce mouvement culturel né au mitan des années 1960 en réaction contre le nationalisme et la dictature militaire. Ambassadeur du multiculturalisme, militant écologique, il a aussi été ­ministre de la Culture sous la présidence de Lula.

Devant l’objectif de Pierre-Yves Borgeaud, Gilberto Gil a mené un voyage dans l’hémisphère austral (Brésil, Australie et Afrique du Sud) pour promouvoir, de rencontres en concerts, la diversité culturelle dans un monde globalisé. La première de Viramundo - Un voyage musical avec Gilberto Gil a lieu ce samedi soir à Visions du Réel, en présence de l’artiste.

En juillet dernier, à Caux, dans le chalet de Claude Nobs, la star des musiques du monde, voix de velours et regard clair, a pris un moment pour évoquer, dans un anglais fluide comme une bossa, le film et sa vision du monde.

Le Temps: Quel est votre rôle dans «Viramundo»?

Gilberto Gil: On m’a invité dans un film qui cherche à établir un dialogue entre des communautés locales et ce grand tout occidental des médias, de l’information et de l’art. Je devais me concentrer sur la façon dont les gens intègrent la musique à leurs cérémonies religieuses et ou à leurs loisirs. Au Brésil, en Afrique du Sud et en Australie, j’ai essayé de partager leur relation à la musique, mais aussi à l’information globalisée. De voir comment la musique résonne et peut exprimer un territoire.

Les musiques d’Australie, d’Afrique, du Brésil semblent très intenses, très vivantes par rapport à celles que produit actuellement le monde occidental…

Cela dépend du sens que vous attribuez au mot «vie». Ces communautés vivent dans un environnement ouvert, en relation constante avec les arbres, les rivières, le ciel. C’est une définition de la vie. La ville est un environnement totalement différent, avec de l’électricité, du design. C’est une autre forme d’existence – très vivante, elle aussi. Laquelle de ces deux façons de vivre est-elle la plus intense? Difficile à dire…

Vivre au cœur de la nature implique peut-être une plus grande spiritualité?

Là aussi: de quel genre de spiritualité parlons-nous?

L’électricité est souvent considérée comme mauvaise. Cette image négative remonte-t-elle au jour où Bob Dylan a électrifié sa guitare?

Oui, et les spectateurs l’ont maudit! J’ai connu une même sorte de condamnation au Brésil lorsque j’ai empoigné une guitare électrique. Je péchais contre l’intégrité brésilienne. Ha! Ha! Il ne m’appartient pas de départager le bien du mal. Avec ces enfants, dans le village australien, j’étais comme possédé par l’esprit des arbres, de l’eau, des alligators… J’étais comme l’âme d’un animal. En même temps, j’avais une guitare japonaise qu’on peut amplifier. Un instrument qui appartient clairement au mode de vie urbain… Les deux mondes entrent sans cesse en dialogue. A quelques mètres de l’endroit où ils dansent, les gosses ont un local plein d’ordinateurs pour se brancher sur Internet, les librairies et les musées du monde… Toute ma vie, j’ai essayé de lancer des passerelles entre les univers, entre les environnements naturels et artificiels. Parce que, en fin de compte, l’artificialité est une construction humaine. Ha! Ha! C’est la seule d’ailleurs, tout le reste est naturel.

La musique permet de communiquer entre la vie moderne et la vie traditionnelle?

Oui. Dans les années 1960, lorsque j’ai électrifié ma musique, c’était pour dire: «Hey, c’est de l’électricité, de l’artificialité!» Pourtant, cela reste un instrument avec lequel on peut produire de l’art, de l’enrichissement spirituel. Dans le film, je rencontre Peter Garrett. Il vient du rock’n’roll, ce produit du monde industriel, et, comme ministre de l’Education, il doit régler les problèmes complexes de la société australienne, relevant aussi de la nature.

La musique est-elle le meilleur véhicule pour faire passer un message?

Je ne dirais pas que c’est le meilleur. La musique a un privilège: elle se propage dans l’air. Elle est invisible, contrairement à la sculpture, à la peinture, à l’écriture. Alors il est possible qu’elle atteigne une zone du corps ou de l’esprit que les autres moyens d’expression ne parviennent pas à toucher. Cela ne lui confère pas pour autant un potentiel de communication supérieur. Certaines personnes sont plus sensibles à la puissance des mots. D’autres, comme les Grecs et les Romains, au visuel, aux lignes, aux perspectives, aux couleurs. Aujourd’hui, au point de civilisation globale que nous avons atteint, tout est simultané. Pour conclure je dirai: oui, la musique est plus forte que les autres formes d’expression, mais elle ne permet pas d’imposer une volonté.

Vous ne savez pas lire les notes?

Non. La musique vient de mon âme. Je suis un musicien très primitif…

Dans le film, visage peint, lance au poing, vous participez à un rituel aborigène. Qu’avez-vous ressenti?

Je me sentais comme un enfant, je vous l’avoue. Incapable d’appréhender la situation, j’ai dû redevenir enfant. J’étais très silencieux, obéissant, dans l’attente de quelque chose, absolument confiant. Ces Aborigènes me montraient un rituel très très très ancien, et j’étais sage comme un gosse à qui son père donne un conseil.

Vous délivrez un message très positif dans «Viramundo». Avez-vous vraiment l’impression que le monde évolue positivement?

Je le crois. Enfin, on évolue vers le mieux et le pire simultanément. J’ai le sentiment que les antibiotiques apportent au corps humain un soulagement par rapport à ce qui existait autrefois. L’électricité procure un confort qui n’est pas nécessairement mauvais. Mais nous ne respectons plus le passé. C’est un danger. Car le passé reflète tous les problèmes. Mais les progrès de la génétique préparent mieux nos corps à affronter la réalité. Quel est le degré d’artificialité de nos organismes par rapport à celui des Grecs ou des Egyptiens de l’Antiquité? Nous évoluons. Dans une de mes chansons, je dis que j’aime l’avenir car le bonheur y sera métallique.

Vous êtes un cyborg?

Moi? Oui, je m’en rapproche. Ha! Ha!

,

Gilberto Gil

«La musique est plus forte que les autres formes d’expression, mais elle ne permet pas d’imposer une volonté»