Ala question qui se posait lors du dernier Festival de Cannes, où il a remporté le Prix du jury, Elia Suleiman répond aujourd'hui avec enthousiasme: oui, sa comédie acide sera projetée dans les pays arabes ainsi qu'en Israël. Intervention divine a trouvé des distributeurs partout. C'est dire la liberté d'interprétation qu'offre le film de ce cinéaste palestinien installé à Paris. Un prodige réalisé grâce à un regard sautillant, d'un genre à l'autre, d'un point de vue à l'autre. Tout sauf pédagogique, démagogique ou idéologique. Un regard d'exilé, conscient de son privilège, qui s'est attiré autant de louanges et de foudres chez les spectateurs israéliens que dans le public palestinien.

Entrevue

Samedi Culturel: La première partie d'«Intervention divine» n'est-elle pas extrêmement dévastatrice pour la communauté palestinienne?

Elia Suleiman: Nazareth est un ghetto et, comme dans tous les ghettos, l'humour et le désespoir cohabitent de manière unique. Les gens vivent paralysés, statiques, sans espoir. Ils font face à une autorité dominante qui les frustre. Jusqu'à ce qu'ils se retournent les uns contre les autres. C'est une règle immuable. Nazareth est un lieu où il est impossible de vivre, rongé par le chômage. Les gens construisent les uns sur les autres. Ils n'ont aucune activité culturelle. Cette routine, assassine pour la population, est une forme d'occupation. Psychologique et économique. Israël a vraiment accompli un super-boulot en la matière.

Dans quelles conditions avez-vous pu tourner à Nazareth?

La difficulté consistait à prendre possession des décors. A chaque fois que nous arrivions sur un lieu, il était systématiquement occupé par l'armée israélienne. C'était terrifiant. Nous avons passé plus de deux mois à attendre, seulement attendre.

Et la censure?

On nous a seulement interdit de tourner avec des armes à feu. Pour le reste, je ne me suis pas occupé des autorisations. C'est le chef de la production, mon ami Avi Kleinberger, qui s'en est chargé. Avi est Israélien et possède une société de production en Israël. Il a donc obtenu toutes les permissions, comme si Intervention divine était un film israélien.

Dans quelle mesure un cinéaste palestinien peut-il travailler main dans la main avec un collègue israélien?

Il serait vraiment triste, après cinquante ans d'histoire chaotique, que le monde nous imagine tous barricadés dans un camp ou dans un autre. Nous avons énormément de contacts. Notre seul problème, c'est qu'Israël est un Etat fasciste… Mais aucun pays fasciste n'a jamais pu empêcher les citoyens humanistes et intelligents de penser librement. Il y a des gens très bien en Israël. Des gens avec qui on peut discuter de tout, y compris de nos différences. Beaucoup d'Israéliens et de Palestiniens ne se sentent plus du tout concernés par les tensions. Il faudrait peut-être que la situation évolue dans ce sens, qu'on arrive à un moment où les choses ne concernent plus que les individus, un à un, deux intimités face-à-face, dans un système où la différence n'a plus rien de nationaliste et apporte plutôt de l'exotisme au tissu social.

Cette paix intime s'exprime déjà: comme on le constate dans votre film, l'humour palestinien est un cousin germain de l'humour juif.

Certains spectateurs pensent même que je suis juif! J'ai dû leur expliquer que mon identité palestinienne contient forcément une couleur, un parfum juifs. Par ailleurs, l'humour prend un sens très particulier quand il émane de lieux tragiques. En Europe, les juifs le savent bien: on leur a souvent demandé comment, après les drames qui les ont touchés, ils ont réussi à conserver et à développer leur humour…

Cette résistance par l'humour est-elle une note d'espoir?

J'ai le sentiment que les gens oublient malheureusement les leçons de l'histoire. Je m'attends par exemple à ce qu'on me demande, après une projection, comment il est possible que les Palestiniens aient de l'humour. Comme si les Palestiniens naissaient dépourvus de la faculté de rire!

Pensez-vous que votre film peut apporter une autre perspective que le flux répétitif des reportages télévisés?

Je serais présomptueux de penser qu'Intervention divine peut enrayer quoi que ce soit. La télévision poursuivra sa couverture. Si quelque chose doit changer, ce sont d'abord les relations israélo-palestiniennes. Et elles changeront. Un jour ou l'autre. Le problème étant que, même si le conflit s'interrompt, le monde dans lequel nous vivons ne prépare pas que du bonheur. Regardez l'Europe: nous plaçons nos espoirs en élisant des Berlusconi, des Blair… Et les Etats-Unis! Choisir Bush est une décision qui pourrait s'avérer terrible. Avant de prétendre au bonheur et à la liberté, il faudrait commencer par nous lancer dans une autocritique et nous poser une question: pourquoi l'être humain confie si souvent à des idiots la mission de le gouverner?

Intervention divine (Yadon ilaheyya), d'Elia Suleiman (Palestine, France, Maroc, Allemagne 2001). Actuellement sur les écrans romands.