Lionel Hampton savait-il ce qu'il faisait? Sortie de scène, au milieu des années 40, après un concert scruté-épié par un Roy Ayers qui vient de célébrer son cinquième anniversaire. Dans la main du bambin fébrile, le plus grand vibraphoniste de l'ère swinguée glisse la paire de mailloches dont il s'est servi pour chambouler son vibraphone. Quasiment un appel divin pour le petit Californien qui renonce, en un éclair, à devenir pompier ou gendarme. Et qui s'apprête dans les saisons ultérieures à rouler le clavier métallique vers des terrains dansés que Hampton ne soupçonnait même pas.

Roy Ayers à Montreux. Comme un air de déjà-vu, tant le disque qu'il y a enregistré en 1972 a établi sa postérité funky. Pas de bande à l'horizon qui n'ait été si abondamment samplée par les renégats du hip-hop américain, les cabotins de la soul cosmopolite et les colporteurs de l'acid jazz londonien. Au tournant des nineties, Roy Ayers est né une seconde fois, récupéré par une génération (Jazzmatazz, Erykah Badu, Mary J. Blige) qui revenait aux bijoux astiqués de l'Afro-Amérique perdue. Certaines de ses chansons («Move To Groove», «Everybody Loves the Sunshine») sont devenues au fil des ans comme l'archétype du phrasé rap et nu-soul. Pas une coïncidence, donc, s'il se retrouve aujourd'hui logé dans une soirée que Gilles Peterson, le patron britannique de Talkin'Loud et maître artisan de l'éphémère déferlante acid jazz, a fomentée.

Révélé par le flûtiste touche-à-tout Herbie Mann, fondateur du label Uno Melodic, Roy Ayers quitte les stricts parages du swing après avoir découvert les plages électriques de Miles Davis et Herbie Hancock. Pendant dix ans, depuis Ubiquity en 1971, il élabore un son incrusté dans son époque, saturé de trouvailles rythmiques. Suite à une tournée africaine, il collabore avec Fela Kuti, publie des dizaines d'albums qui frisent parfois la musique d'aéroport mais cachent pour la plupart une ou deux mélodies dont les pistes de danse s'emparent. Instrumentiste à la virtuosité expansive, chanteur fantasmatique, Roy Ayers a 63 ans. Il n'a pas déplacé d'une virgule sa syntaxe déhanchée.

Worldwide (avec Roy Ayers, Dwele, Forss, Two Banks of Four et Jazzanova). Miles Davis Hall. Me 16 juillet, 21h. www.montreuxjazz.com